Histoire de murs...
Tel un pied de nez à cette Muraille qui est la plus vaste construction humaine encore debout - et dont la légende, démentie à ce jour, voulait qu’elle soit le seul édifice humain visible depuis la lune - ce format "poche", et si mince, aussi ! à peine plus de cent pages...
Et tandis que l’édification de la Muraille s’étalait sur des décennies, Kaikô Takeshi n’eut besoin que d’une nuit, si l’on en croit le traducteur Jacques Lalloz, pour écrire son récit. Des oppositions qui, pour frappantes qu’elles soient, vont dans le sens de l’intention manifeste de ce texte : montrer la dérision des ambitions démesurées et orgueilleuses d’un pouvoir absolu, aussi mégalomaniaque qu’empreint de paranoïa... Pourquoi, alors, évoquer une entreprise absurde par une épopée aussi vaste qu’elle ?
Le narrateur endosse le "je" d’un humble habitant d’une ville sans nom - et si petite qu’elle se résume pour les voyageurs à un point dans la vaste plaine de lœss. Une ville aux confins d’un royaume dont le nom est lui aussi passé sous silence. Il faut attendre une bonne quarantaine de pages avant de lire le premier nom propre, Xian Yang, celui de la Capitale - une situation spatio-temporelle pour le moins imprécise, ce qui permet aux détails de se charger de tout leur poids signifiant et symbolique. Ainsi le narrateur ne néglige-t-il rien des nuances de la terre - texture et couleurs - et des corps - carnations et odeurs -, rien non plus des différents gestes accomplis par chacun ou des divers travaux instaurés en rituels qui rythment l’existence. Une existence monotone, ébranlée çà et là par les voyageurs de passage ou les dégâts occasionnés par la soldatesque dont les habitants ne savent jamais vraiment à quel maître elle obéit. Imprécision toujours. Et l’on voit ainsi que par-delà ces détails qui pourraient être d’ordre documentaire, nourris d’un souci de précision historique, c’est à une réflexion sur le destin et le degré de liberté dont on dispose pour mener sa vie que l’on a affaire.
Et comme incidemment, dans cette vile insignifiante, c’est autour d’une muraille - mais de lœss et périssable - que s’organise la vie :
Balayée par le vent, l’enceinte s’enfonce peu à peu, insensiblement perd de sa hauteur.
Les travaux de réfection étaient entrepris quelle que fût la saison.(...) toute la ville y participait, des enfants aux vieilles femmes. Ces jours-là, travaux des champs, tractations commerciales, travaux ménagers, sieste et autres activités, tout était interdit.
Voilà que s’annonce, à l’échelle minuscule de cette ville anonyme, ce que dessinera à l’échelle d’un empire la première vague de construction de la Grande muraille - à cette différence près qu’elle sera de pierre et non de lœss...
Un jour donc, survient l’événement d’importance dans cette ville perdue : le recrutement forcé des ouvriers qui devront bâtir le rêve de l’Empereur. Noyé dans la masse des travailleurs réquisitionnés comme les briques de lœss se fondent les unes dans les autres au gré des intempéries, le narrateur rend compte, toujours avec le même luxe de détails épidermiques - chirurgicaux, presque - du long voyage qui commence, de ce qu’il verra de la Capitale, puis de la manière dont s’accompliront les tâches quotidiennes sur le chantier.
Parfois le narrateur a de ces considérations distanciées qui ne sont pas celles d’un humble paysan engagé de toute sa chair dans une suite de travaux éreintants : De tout ceci, également, une conclusion, et une seule : la Muraille est un gaspillage d’efforts, un gaspillage intégral.
Une lucidité aiguë qui le conduira, dans les toutes dernières lignes de son récit, à trouver la seule échappatoire possible à cette absurdité - d’où le sous-titre du texte : "Récit d’un fugitif".
Ces cent et quelques pages ont une densité signifiante qui transcende, ô combien, la brève distance textuelle qu’elles couvrent ; au-delà du récit proprement dit se devine la fable de portée universelle qui mène à réfléchir, notamment, sur le pouvoir, ses implications et le sens qu’il peut revêtir, ainsi que sur la notion de destinée.
Kaikô Takeshi est l’auteur, entre autres, de Romanee-Conti 1935 (Philippe Picquier, 1998), L’Opéra des gueux (Philipe Picquier, 1998), Les Ténèbres d’un été (Philippe Picquier, 1998).
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