Ulysse : le trou noir de la littérature
Presque un inventaire à la Prévert sans Prévert : il y a du Jacques Derrida, il y a aussi du Queneau dans ce "presque infini" maîtrisé que J.L. Borges présentait comme un modèle. Le voici enfin de retour. Ulysse. De Joyce, cet auteur jubilatoire qui n’écrit comme personne, ce génie du verbe et du mot, toujours à l’écoute des portes qu’il a laissées volontairement ouvertes pour ne pas emprisonner la parole dans l’écriture, et vice versa ; Joyce, ce fou d’amour, cet inquisiteur de l’essence féminine dont C. G. Jung disait qu’il les connaissait "comme s’il était la grand-mère du diable" ; Joyce, "le plus puissant phénomène littéraire dans la langue anglaise qui porte de nouveau, avec cette traduction, au paroxysme les capacités d’étrangeté et de rythme musical de la langue française" (Hélène Cixous), est bien l’auteur du livre parfait.
Mais peut-on retrouver toute la littérature en un seul livre ? Un pamphlet et un cours d’histoire, un essai et une pièce de théâtre, un thriller et un roman obscène ... Tout semble y être. Incontestablement la réponse est alors oui. Ce livre, livre du livre, livre des livres, monument d’érudition, panthéon du récit et monstre froid du style que d’aucuns s’amusaient à définir comme indigeste, illisible, incompréhensible ; ce livre donc, le voici de nouveau sur les étals des libraires. Soucieuces de le remettre au goût du jour - à la portée des générations nouvelles, pour lesquelles la lecture, l’écriture, et leur intrication, constitutive de la tradition littéraire, introduisent à un univers autre - dans une version moderne et dans une langue ouverte, les éditions Gallimard ont réuni un collège triparties pour parfaire au mieux la réécriture que nécessite toute bonne traduction. Ainsi, écrivains, traducteurs et universitaires se sont livrés à une refonte du texte dans le soucis d’harmoniser la première traduction qui avait vu le jour en 1929. Voici donc la référence du monde de la lecture, osons dire le mot, le chef-d’œuvre de la littérature irlandaise du début du vingtième siècle, de nouveau offert à nos yeux gourmands
Et le feu d’artifice est permanent, les mots fusent dans la narration comme des lucioles qui éclairent alors le tableau d’une évanescence toute merveilleuse. "Venues de cet escalier des ombresylvestres traversèrent silencieusement, flottantes, la paix matinale, se dirigeant vers la haute mer qu’il contemplait. Tout près du bord et plus loin encore, le miroir des eaux blanchit, piétiné par le pas pressé de légères sandales. Sein blanc de la mer indécise." Qu’a donc bien voulu nous dire James Joyce avec ce récit illuminé ? N’aurait-il pas tiré le premier la sonnette d’alarme en malaxant ainsi la langue pour tenter d’atteindre l’impossible : dire haut le monde qui se délite. Histoire, nation, famille, religion ; tout s’étiole et se retrouvera remodelé dans une libre interprétation du dérèglement qui s’installe sournoisement. Inventaire, constat, explosion. Les mots ne sont pas ici à prendre pour leur seule signification, pour l’image qu’ils véhiculent, mais ils doivent surtout être compris pour le sens qu’ils imposent au récit. En faisant voler en éclat les normes narratives, Joyce impose au lecteur de se regarder dans le miroir. Il s’y verra inversé, il pourra s’y contempler les pieds au plafond, mais il s’y verra toujours tel qu’en lui-même, en définitive. Vérité jaculée sur les tables mirant le reflet du lecteur implosé. Tant pis. Tant mieux.
Il faudra s’y faire. Le héros est double : Bloom, juif hongrois et Dedalus, accusé d’avoir blasphémé devant sa mère mourante. Deux incongrus qui tourbillonnent dans l’Irlande affamée et ensanglantée qui semble dériver vers un non-dit apocalyptique : l’antisémitisme officiel. Dénoncer, détourner, révolter sera l’arme de l’écrivain. Toujours décalé, toujours pourfendre les bastions du dogme ; étreindre le soufre. La mère sera la coupable. Au diable les écritures et les prédications, donner la vie c’est avant tout donner la mort ! Alors comment oublier, comment vivre avec ? Comment supporter cette souffrance assise en permanence à côté de nous tout au long de notre existence ? En se perdant dans les frasques sexuelles, et tant pis pour la rumeur pourvu que l’ivresse soit intense ... Joyce l’a répété, il a écrit son livre de dix-huit point de vue qui sont autant de styles différents. Traduire ces transhumances dans la phrase joycienne ordonnait alors la lecture vers une sorte de phénoménologie de la perception. Les mots se retrouvent alors malmenés quelquefois, cela dans le but de rester fidèle à l’auteur, et cela aboutit à la naissance des mots-valises. On retrouve l’idée de l’œuvre expérimentale, sorte de trou noir qui absorbe tout ce qui existe, punaise sur la feuille du collectionneur qu’est un écrivain, tous les sens que la parole ou l’écriture peuvent offrir à qui sait lire de biais. Livre sans chapitres mais avec des épisodes, Ulysse sera à l’opposé de l’idéal littéraire. Le récit sera discontinu, sans recherche systématique de cohérence, poussé à l’extrême jusqu’à l’illisible. L’invivable. L’anathème !
Le Dublin de Joyce :

Nous avons donc ainsi quelques bonnes raisons de garder à l’esprit que la lettre, le littéral, la petite lettre de rien du tout, est l’étranger au sens, l’étranger du sens, mais aussi du coup ce qui fait relief, à consommer alors sans modération. Il n’y aurait donc point de dieu, ni grand ni petit, ni un ni plusieurs, car s’il existait, de toute manière, il serait subdivisé en nous. Alors à quel saint (sein ?) se vouer ? Car la politique aussi reçoit sur son programme les bémols qu’elle mérite. Société, citoyenneté, civilité ... Mots creux (déjà au tout début du vingtième siècle ?) que ces appels à l’ordre, ces idéaux surannés ... Que faire ? Soyons légers, si l’on ne peut réformer le pays, changeons de sujet ... Et tout s’emballe comme un océan en furie qui se jouerait d’une petite coquille de noix, bateau sur l’eau de sa méconnaissance porté vers l’arête des maux, bateau en voies d’eau sur le bâbord arrière quand la proue pique sous les lames, coupantes comme des scies aiguisées la veille et s’attaquant aux jarrets de ces petits minets sans âmes et sans conscience. Tout rêve est un cauchemar qui s’ignore. Tout homme est une pute en sommeil. Bloom aime Stephen Dedalus sans se l’avouer, sans l’affronter mais en pensant l’acheter avec les fesses consentantes de sa femme offerte comme trophée. Alors que tout s’échappe, ne reste plus, maestro, ne reste plus que le panache. Levons notre verre : champagne, monsieur Joyce !
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| James Joyce, Ulysse, traduction d’un collège de huit traducteurs coordonné par Jacques Aubert, Gallimard, 2004, 981 p. - 34,00 euros |
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