Alexis de Tocqueville (1805 - 1859) n’est certes pas un auteur contemporain.
Il n’empêche que sa pensée est encore riche d’enseignements pour nous aujourd’hui, ainsi qu’en témoigne la monumentale étude récemment publiée par Jean-Louis Benoît - l’un de nos plus éminents spécialistes de son œuvre : Tocqueville moraliste, aux éditions Honoré Champion.
Notre rédacteur Éric Keslassy, lui aussi spécialiste de la pensée tocquevillienne, s’est penché sur ce livre et rapporte de sa rencontre avec l’auteur un long entretien des plus passionnants.
Mais pour mieux comprendre ces propos, il nous a paru important de rappeler auparavant en quelques paragraphes les grandes lignes de la vie de Tocqueville.
Le texte qui suit est extrait du site http://www.ifrance.com/Tocqueville/, où vous pourrez en retrouver la version intégrale ainsi qu’une bibliographie détaillée et de longs développements sur la pensée de Tocqueville.
Alexis de Tocqueville
Issu d’une très vieille et noble famille de Normandie, Tocqueville naît à Paris en 1805. Ses parents connurent le chaos révolutionnaire et furent arrêtés pendant la Terreur. Ils échappèrent de justesse à l’échafaud grâce à la chute de Robespierre, contrairement à Malesherbes - l’arrière-grand-père de Tocqueville qui, lui, fut guillotiné. Sa mère restera profondément marquée par ces épisodes traumatisants, qu’elle évoquera fréquemment en famille. Son père, lui, continuera de voir la Révolution avec sympathie, attiré qu’il est par la philosophie des Lumières mais n’en demeurant pas moins un aristocrate fidèle au loyalisme traditionnel que sa famille a voué à la Couronne.
L’héritage intellectuel de Tocqueville se caractérise donc par une tension entre les valeurs légitimistes et les idées issues des Lumières. Son éducation reste principalement attachée à un légitimisme sociologique. Mais à l’âge de seize ans, il consulte les ouvrages de Montesquieu, Rousseau et Voltaire qu’il trouve, à Metz, dans la bibliothèque préfectorale de son père. La rencontre avec ces philosophes est décisive. Notre auteur perd ses certitudes ; il se situe entre deux mondes : celui, aristocratique, de ses origines familiales et celui qui est en train de se construire sur des bases démocratiques, que sa raison l’entraîne à adopter.
Sa pensée porte néanmoins l’empreinte profonde des descriptions de la captivité familiale, qui l’ont sensibilisé au désordre politique et social. Tocqueville a reçu en héritage l’angoisse des masses révoltées, et il en gardera une haine vivace pour les mouvements révolutionnaires et les agitations de masse. Pour Tocqueville, l’obtention légitime des résultats fondamentaux de la Révolution était envisageable par une autre méthode ; la liberté aurait pu être conquise plus lentement, mais sans violence :
Tout ce que la révolution a fait se fût fait, je n’en doute pas, sans elle ; elle n’a été qu’un procédé violent et rapide à l’aide duquel on a adapté l’état politique à l’état social, les faits aux idées et les lois aux mœurs (in "L’état social et politique de la France avant et depuis 1789", Œuvres Complètes, Tome II, volume 1, Gallimard, 1953).
Cette aversion pour les mouvements de révolte et le chaos en général l’amènent à accorder ses faveurs à la classe moyenne, ainsi qu’en témoigne De la démocratie en Amérique : elle est à ses yeux un élément stabilisateur du fait qu’elle n’a aucun intérêt aux révolutions quelles qu’elles soient. Certes, Tocqueville opte avec conviction pour la liberté et s’inscrit résolument dans la mouvance du libéralisme politique à la française ; il se défie de toute forme d’absolutisme ou de despotisme et porte à la liberté, qu’il défend dans tous les domaines, un amour d’instinct. Mais il écrit toutefois : Si la liberté est un bien inestimable, la stabilité en est un autre trop peu prisé peut-être dans le temps où nous vivons (Œuvres Complètes, t. XVI, "Mélanges", Gallimard, 1989).
En 1830, Tocqueville se trouve confronté à un choix déterminant. Nommé juge auditeur au tribunal de Versailles en 1827, il doit, à ce titre, prêter serment au nouveau régime, celui de Louis-Philippe. Il le fait pour éviter l’anarchie et pour monter dans le train de l’Histoire. Cependant, il ne rompra jamais tout à fait avec ses origines sociales et gardera toute sa vie des manières d’aristocrate.
Ce soutien à Louis-Philippe l’amène à projeter un voyage en Amérique en compagnie de Gustave de Beaumont, rencontré au tribunal de Versailles et qui se retrouve dans une situation comparable. Ils obtiennent un congé de dix-huit mois du garde des Sceaux pour le motif officiel d’étudier le système pénitentiaire américain. En fait, en s’exilant, Tocqueville a en tête l’idée d’écrire un livre sur l’Amérique qui pourrait lui permettre d’embrasser une carrière politique. Tocqueville et Beaumont partent en avril 1831 et reviennent en janvier 1832. À leur retour, Beaumont sera le rédacteur principal du rapport adressé au ministre de l’Intérieur intitulé Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France qui paraît en 1833. Démissionnaire, par fidélité à Beaumont révoqué, Tocqueville a alors tout son temps pour rédiger la première partie de De la Démocratie en Amérique. Il y est principalement question de la Constitution, des institutions, des mœurs et de la géographie de l’Amérique. Conformément à ses prévisions, notre auteur devient alors une personnalité recherchée dans les salons littéraires et les milieux politiques.
En janvier 1838, il est élu à l’Académie des Sciences morales et politiques. En 1839, il devient député de Valognes. Réélu jusqu’en 1848, l’homme politique prendra d’autant plus facilement le pas sur le publiciste que le second volume de De la Démocratie n’a pas le même retentissement que le premier. Cet accueil moins enthousiaste peut s’expliquer par le niveau d’abstraction élevé de cette seconde partie, où notre auteur s’efforce de comprendre ce qu’il va advenir de la liberté dans nos sociétés égalitaires. L’Amérique n’est plus alors qu’un prétexte. John Stuart Mill voit, dans ce second volume, le premier grand ouvrage politique consacré à la démocratie moderne.
L’activité politique du député Tocqueville est intense. Il rédige trois rapports importants sur l’abolition de l’esclavage dans les colonies (1839), sur la réforme des prisons (1843) et sur les affaires de l’Algérie (1847). Il prononce des discours conséquents. Par exemple, en 1848, Tocqueville annonce à la Chambre qu’un vent révolutionnaire se lève... ce qui atteste de son exceptionnelle intuition politique puisque le mouvement ouvrier se déclencha à la surprise générale. Tocqueville vit intensément la Révolution de Février et les journées de Juin, comme en témoignent ses Souvenirs. Le suffrage universel n’empêche pas Tocqueville d’être réélu député pour l’Assemblée constituante. Son célèbre Discours sur le droit du travail (1848) indique combien il est actif lorsqu’il s’agit de rédiger la nouvelle Constitution. Il est ministre des Affaires Étrangères en 1849, mais le gouvernement auquel il appartient est très rapidement renversé et c’est le Coup d’État de Louis-Napoléon en décembre 1851 qui marque la fin de sa carrière politique.
Tocqueville reprend alors ses voyages - il a toujours été un grand voyageur : dès l’âge de vingt ans, il se rend en Italie et en Sicile. Il y retourne en 1850. Il visite à trois reprises l’Angleterre et l’Irlande (en 1833, 1835 et 1857). En 1836, il effectue un voyage en Suisse et en Allemagne (il séjournera à nouveau en Allemagne en 1849 et 1854). Enfin, il se rend en Algérie en 1841 et 1846. Et prépare L’Ancien Régime et la Révolution...
Il s’éteindra à Cannes en 1859.
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