Quel homme !
En 1999, année qui marqua le deux centième anniversaire de la mort de Beaumarchais, Maurice Lever, éminent spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles, lui rendait hommage en publiant chez Fayard le premier tome d’une imposante biographie qui doit en compter trois - le second est paru en janvier 2003, le troisième est actuellement en cours de rédaction et devrait paraître en janvier 2005. C’est là un édifice monumental dont l’ampleur s’explique d’abord par la richesse foisonnante de la vie de Beaumarchais, la multiplicité de ses activités, et par la somme considérable de documents convoqués - dûment recensés avec toutes les précisions souhaitables, abondamment cités aussi, en notes ou dans le corps du texte. Ainsi chaque volume comporte-t-il de 70 à 90 pages de notes et de références, auxquelles il convient d’ajouter un index exhaustif des noms de personne - un appareil critique remarquable qui satisfera les spécialistes les plus attentifs sans embarrasser les profanes, libres d’interrompre ou non leur lecture à chaque appel de note, selon leur curiosité.
Outre cette minutie dans le recensement des sources, ce souci constant du référencement de chaque détail, aussi litigieux fût-il, on remarque d’emblée le découpage rigoureux du texte en chapitres et sous-chapitres dont les titres sont choisis avec beaucoup de soin. Mais tous ces aspects-là, qui attestent de la qualité didactique de l’ouvrage, s’ils sont tout à l’honneur de l’auteur, sont bien loin de résumer à eux seuls les mérites de cette biographie. Maurice Lever est bien plus qu’un érudit scrupuleux s’efforçant à toute l’objectivité que ses sources permettent ; il ne se livre pas par écrit à une conférence scientifique - comme le font nombre de savants dès lors qu’ils publient un livre - sur la vie et l’œuvre de Beaumarchais : il raconte. Il raconte à l’instar d’un conteur, maniant de main de maître des procédés narratifs assurément mieux connus des romanciers que des chercheurs. Mais il ne romance pas pour autant, et c’est là le petit miracle de ce travail : allier la rigueur du plus pointu des ouvrages biographiques et le souffle, l’âme, d’un roman à péripéties - car c’est bien à cela que ressemble la vie de Beaumarchais.
Né dans une famille plutôt aisée, à la fois chaleureuse et cultivée, Pierre-Augustin Caron était fils d’horloger, et c’est tout naturellement qu’il emboîta le pas à son père en maniant la montre à son tour. Profession où il ne manqua pas de briller puisqu’il perfectionna un mécanisme qui donna lieu au dépôt d’un brevet. Mais déjà ce fut un conflit, une bataille âpre dont il finit par sortir vainqueur - et où il montra aussi à travers les lettres qu’il écrivit à cette occasion ce verbe si spirituel, cette verve qui allait le caractériser tout au long de sa vie. Très tôt se dessina ainsi dans le caractère du jeune Caron celui qui n’allait pas tarder à être M. de Beaumarchais : brillant à l’extrême, d’une vivacité d’esprit et de plume rarement égalée, aimant les femmes... et pétri des ambitions les plus diverses, tant sur le plan social que politique et artistique. Il fut homme de cour, agent secret au service du roi, négociant, auteur de pièces de théâtre et d’une correspondance colossale, il s’engagea de toute son âme aux côtés des insurgents américains... sans oublier qu’il légua aussi à la postérité la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, descendante directe du Bureau de législation dramatique qu’il fonda.
Ainsi que le note son fidèle ami Gudin de la Brennellerie, "la multiplicité et la diversité des affaires ne l’embarrassaient pas ; les occupations les plus disparates convenaient également à ce génie étendu, ferme, varié, actif et infatigable". C’est au cours des années 1775 à 1784, période couverte par le second tome, que cette hyperactivité connaît l’acmé de son intensité - opportunité dont s’empare Maurice Lever pour s’immiscer dans son récit et exposer clairement les difficultés que cela pose au biographe : "Mais comment transcrire la simultanéité des faits dans un continuum narratif ?" s’exclame-t-il. Et l’on voit là combien il a à cœur d’associer le lecteur autant à la vie de Beaumarchais qu’aux aléas de sa propre entreprise biographique - souci perceptible à travers divers petits artifices d’écriture typiquement romanesques : accumulation soudaine de questions qui suspendent le récit, interjections exclamatives, et ce "nous" porte-voix du narrateur qui, sous ses airs de pronom conventionnel attaché aux normes du discours scientifique, n’en a pas moins sa couleur franchement conviviale, où l’on sent à l’évidence la présence du lecteur aux côtés de l’auteur-narrateur. Et puis il y a cet art consommé d’user des citations : pour nombreuses qu’elles soient, elles n’occasionnent aucune véritable rupture de lecture et s’intègrent si bien au récit qu’elles semblent y jouer le rôle dévolu aux dialogues dans un texte romanesque. Une biographie qui se lit avec bonheur, donc, d’autant qu’il passe dans le style de Maurice Lever un peu de l’alacrité coulant de la plume de Beaumarchais...
Dans ces deux tomes, l’érudition le dispute sans cesse à une sorte d’allégresse romanesque. Bien que l’auteur ne se départisse jamais d’une stricte obéissance aux faits avérés et qu’il s’abstienne scrupuleusement de ces extrapolations inopportunes auxquelles s’abandonnent parfois des biographes par trop soucieux de captiver leurs lecteurs, Maurice Lever écrit avec un allant, un enthousiasme que l’on trouve rarement sous la plume des chercheurs émérites. Ce texte plein de vie, étayé par une documentation aussi profuse que précise et citée toujours à bon escient, est sans doute l’un des meilleurs moyens de découvrir Beaumarchais - et la plus pressante invite à se plonger dans ses œuvres. Mais il faut hélas attendre encore quelques mois avant de savoir comment cet " homme débordant " vécut ses dernières années...
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Maurice Lever, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
Tome 1 : "L’irrésistible ascension 1732 / 1774", Fayard, 1999, 596 p. - 27,50 €.
Tome 2 : "Le citoyen d’Amérique 1775 / 1784", Fayard, 2003, 530 p. - 28,50 €.
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