La poésie de Werner Lambersy émet un rayonnement qui va du singulier à l’universel. Une impression, un détail parfois, un saisissement du réel, et voilà que nous avons le sentiment du déjà-vu, de ce quelque chose d’intime qui fait partie intégrante de notre expérience humaine - c’est l’aspect fraternel du poème. Cependant, à un autre niveau, parallèle ou successif, une pensée réflexive s’offre à notre écoute - c’est le moteur conceptuel du poème, celui qui entraîne l’écriture, telle une athlète des mots. Certains diront que Lambersy est un stakhanoviste du livre, tant il est vrai que sa bibliographie est abondante ; or, il ne s’agit pas de cela, mais d’une respiration tout à la fois volontaire et mécanique dont le poète est le maître et l’esclave, le possesseur et possédé. On a le sentiment que de moins écrire risquerait de provoquer une crise d’apoplexie. Ainsi est Lambersy : producteur de lui-même.
Né à Anvers en 1941, Lambersy n’a eu de cesse, en tant que poète belge, d’imposer des "rapports horizontaux" avec la poésie française, et de défendre ainsi, non seulement la culture de son pays d’origine, mais aussi celle qui tend vers une singularité cosmopolite. Ses nombreux voyages - États-Unis, Canada, Inde, Chine, Japon... - ont densifié son œuvre : quantitativement bien sûr (on pense à Maîtres et maisons de thé), mais en longueurs d’ondes, surtout. Et c’est là l’une des caractéristiques de cette poésie, de s’adresser, par une polyphonie, à nos sens dans leurs dimensions multiples, et d’aborder le monde par ses deux rives, Orient et Occident. Une oscillation perpétuelle - comme si le temps était éternité - s’établit donc d’un livre à l’autre et, dans chaque livre, d’une crête à l’autre, en effleurant l’abîme.
Ici, dans Echangerais nuits blanches contre soleil même timide, on retrouve ce lien entre sens et neurones cher au poète. La pulpe, la chair y sont ; la réflexion aussi. C’est par le truchement de tercets, qui balancent entre la maxime et le haïku, que se fait le voyage. D’une page à l’autre, nous voilà embarqués dans l’humour (L’âge vous prépare / à perdre de vue tout ce qui / n’est pas proche), l’autodérision (Il aime les poètes belges / parce qu’ils n’ont / aucun sens du ridicule), la prise de position (Les fanfares militaires / ne devraient jouer / que dans les abattoirs), l’observation pensive (La neige / c’est de l’eau / qui a vieilli trop vite). Ces petits textes, qui paraissent anodins, ont plus d’un tour dans leur poche ; et la langue, tournée sept fois sur la page, réfléchit en tous sens.
Il y a plus de choses
dans un mot
que de mots pour le dire
nous fait ainsi savoir celui qui, pourtant, n’est pas sage.
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| Werner Lambersy, Echangerais nuits blanches contre soleil même timide, Editions L’Amourier, 2004. - 96 p. -12,00 €. |
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