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Poésie
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Lorsque dans les années 1925-1927, Heidegger constitue son analyse existentiale du Dasein, il explique que de la mort, du mourir, seul l’homme singulier peut en parler, possède cette puissance propre par rapport à lui-même. Car la mort est toujours la mienne, ma ma-mort, cette mienneté qui à la fois est horizon et rien (Epicure), à la fois l’extrême des possibles de l’existence et simultanément l’abîme de tout possible pour elle. C’est ainsi, que non sans une certaine surprise, au titre de La Mamort, de ce rapport à cette fin-mienne, nous pouvons voir, dans l’une des dernières parutions des éditions Atelier de l’Agneau, non pas un auteur, mais deux, deux langues et écritures qui se lient dans cette question de la mienneté de la mort, du rapport que l’on a face à ce qui toujours présent sous la forme du revenant, cependant ne se présente jamais à soi autrement que par la distance d’un temps qui n’a de cesse de différer. 

La Mamort est écrit par Christophe Manon et Michel Valprémy. Chez le premier, que pour ma part je lis assidûment depuis quelques années, de ses premières parutions à l’Atelier de l’Agneau ou dans des revues comme Le jardin ouvrier, il est évident que la question de la mort est prégnante. Dès Totems intérieurs, cette énigme creuse la langue, car la nuit oui la nuit frémit dans le creux de sa bouche et dans ses artères étouffe le fluide des anges morts. Du second, que je connais moins, ayant moins fréquenté ses textes, il est aussi certain que cette nébuleuse du langage, de même le poursuit, peut-être avec moins de hargne dans la langue, mais non pas moins d’intensité. Il explique ainsi que c’est cette part d’ombre qui hoquette en nous face à la mort des autres. La mort encore clignote la mort est vert acide (Cadastre du clair/obscur, ed. Atelier de l’Agneau). Deux auteurs, de générations différentes, qui en viennent à partager l’impartageable. Et c’est là le défi de ce livre : la question de partager dans la langue ce qui même pour soi s’échappe et se retire, se défile face au temps, face aux traits de l’écriture. En fait, ce qu’ils en viennent à partager n’est pas de l’ordre justement de la mort, qui est l’irréalisable pour la langue, puisque c’est justement son inter-dit, mais plus précisément, le reflet de nous-mêmes face à la mort, ou pour reprendre davantage Blanchot que Bataille, non pas la mort, mais en quel sens l’existence se ressent dans le mourir, se constitue matérielle et vibrante dans la spectralité de ce syntagme qui la hante. Mamort m’enrôle / Au balcon, au miroir / Cadavre pend. Et c’est justement là, que non seulement le dialogue est possible, mais qu’il est nécessaire, en tant que lieu même de la possibilité de poser par l’autre, mais aussi pour lui, ce que c’est que le témoignage de l’inexorable de notre propre finitude.

Car c’est bien de là que partent les deux auteurs, qui se croisent d’une page à l’autre dans l’anonymat des paragraphes, oui, c’est bien de cette finitude de soi, et de la signature de celle-ci par la Mamort, que tout commence, cette présence de l’absente trouant et abrasant la langue, au point de la soumettre à ses propres extrémités au niveau de son dire : Le corps tiré à quatre épingles, j’embrase mes solitudes, je fouille mes crépuscules. Mes ornières, je les gratte, je les respire. Des tessons grouillent dans mes silences, j’enrage. Le silence à cette présence d’absence de la mort, n’est autre que ce mal-confort de la langue elle-même, irrémédiablement attirée vers le dire, et qui pourtant sans pouvoir réfréner cet appel, ne peut faire autrement que de sentir l’acidité du trou de présence qui vient éroder, laminer et soumettre à l’illusion, toute prétention d’en tenir un dire, car Mamort se barbouille le visage de suie, remplit ses orifices de poivre, de girofle, de salpêtre et de boue. Elle attise et démange le dire tout en le privant de sa possibilité de tenir en lui ce qu’elle est. Pour les deux auteurs, se questionner sur la Mamort, ainsi devient l’exploration du reflet de soi, de sa propre opacité d’être en liaison avec celle-ci. Se découvre alors pour eux, et ceci selon une certaine forme de nécessité à laquelle nous a sensibilisés depuis 30 ans Christian Prigent, que la Mamort, loin d’être gouffre du discours (son échec), par cette étrangeté de sa présence en tant qu’absence est "mamelle" du dire, ouverture sereine du dire à ce qui se dérobe de lui tout en en étant la source scellée.

Mamort, matrice, mater et amante de la langue, la langue toujours hantée par son point final, le clou qui la fixera à un terme à jamais indésirable. De cette nécessité, Valprémy et Manon ouvrent alors l’idiolectal d’un rapport à soi, où toute dichotomie entre soi et le monde s’effondre. Car la Mamort tire ses visages des traces de ce qu’elle a traversé sans plus y être, de ce qui pourrait être et qui ne sera jamais. La Mamort est ouverture aux possibles qui peuvent se réaliser ou pas, aux virtualités qui pourraient s’actualiser ou pas. La Mamort est ce reflet de soi, non pas au présent, mais à venir, en réserve d’un temps à naître dans le périr. Est-elle nuée d’abeilles au doux bourdonnement ou coquille d’huître becquetée par la poule aux aguets ? (...) est-elle charogne pourrissante où naissent des milliers d’asticots et de frelons ? La Mamort n’est plus alors la seule image de moi, de cette possibilité de mes morts, ou de la mort d’autrui (comment ne pas penser à Michaux ici), mais elle s’inscrit en moi à travers les mille détails du périr qui régit la nature, de ce périr duquel je ne peux m’abstraire qui se déverse en moi par les baies éventrées d’un regard qui ne peut trouver de sommeil absolu autrement qu’en acceptant la Mamort. C’est pourquoi, je tends mes ligaments au-dessus des nausées, mes pupilles, je les relie aux sommeils des larves, aux camisoles, aux effrois des troènes, c’est pourquoi par la spectralité de ma Mamort, Valprémy et Manon insistent sur le fait que nous ne faisons pas tant face aux autres morts, qu’au chant inouï de la Mamort qui nous guette et nous tenaille, forme et grêle les image au cœur de nos êtres, dans mon crâne fleurissent les transmutations / de la crasse en varech et du fiel en joie. Et que c’est de là que nous tirons notre vie, nos souffles. Non, Mamort, peste porcine, ma scarlatine, tu n’es pas une machine à broyer les atomes et tu as beau proliférer en moi comme des métastases, tu ne peux rien contre mes ferveurs car je brûle d’un feu plus ardent que le tien.

Comme nous le constatons, loin du discours actuel sur la mort, de ce refus du mourir (donc du vieillissement, de l’accidentalité essentielle à l’existence), loin de la sacralisation de l’immortalité sous perfusion et ordonnance, Manon et Valprémy nous ouvrent à la condition ontologique de notre humaine finitude. Leur langue, croisée - peut-être mêlée car jamais cela n’est dit (une analyse stylistique, quand on connaît les deux auteurs, peut néanmoins permettre de discerner les passages écrits par l’un et l’autre) - proche de celle d’un Savitzkaya, ne tient pas alors de la peur, mais de cette angoisse féconde dont parlait Heidegger en analysant cette charnière de la mort au niveau de l’intentionnalité. Langue qui est alors déliée de la promesse aux langages communicationnels, mais qui a dû accomplir une transvaluation du dire et de ses régimes symboliques pour exprimer ce qui là, au non-lieu d’une impossible ostension, a lieu. Langue organique, aux variations animalières ou végétales, langue de la matière et de la vie et non pas de l’ascèse en retrait des concepts. Langue pour dire que par la Mamort se donne aussi l’amour, le désir, l’intensité, les tempêtes qui ravagent contrées et vie pullulante, langue qui par son abîme trouve la générosité du dire.

C’est ainsi que se révèle cette étrange lettre ou adresse qui apparaît vers la fin du livre (pp. 43-46), adresse tout à la fois douloureuse et radieuse d’amour pour celui-là qui est mort, mort-né, frère avorté, frère décimé à l’origine par la Mamort. En effet, dans ces pages, sensibles mais dénuées de ce pathétique et de ces beaux sentiments que l’époque aime à nous vendre, l’écriture parle de celui qui jamais ne vit le jour, qui jamais ne put partager la vie avec celui qui écrit. Et loin de toute plainte, c’est un vrai hymne à la vie qui se tisse, Mamort, reflet des possibles de soi qui n’auront pas eu lieu, mais maintenant je suis calme. (...) J’ai l’amour aussi épais qu’un goitre, aussi profond qu’une grotte de houille. Petit frère, maintenant je bois à grandes gorgées le bouillon de mes vies.

La Mamort de Christophe Manon et Michel Valprémy est ainsi beaucoup plus qu’un simple livre de poésie ; il est l’ouverture urgente à une pensée de la vie qui a réussi à quitter les illusions ontologiques de la pensée époquale de la mort. Nous aimons énormément L’atelier de l’Agneau lorsqu’il nous donne à lire un tel livre.

Atelier de l’Agneau,
33220 Saint-Quentin-de-Caplong.

at.agneau@wanadoo.fr

 



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Philippe Boisnard, le 23 juin 2004 - article737.html
Michel Valprémy & Christophe Manon, La Mamort, Editions Atelier de l’Agneau, 2004, 56 p. - 12,00 €.
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