Voici le petit dernier des Allusifs. Oui, les Allusifs, vous vous souvenez ? C’est l’un des joyaux que j’avais rapportés du dernier Salon du Livre de Paris. Les Allusifs, cette Grande petite maison de la Francophonie, cet éditeur à l’indépendance bienvenue, se consacre essentiellement à la publication de courts romans - des formats volontairement réduits, voire miniatures - émanant d’écrivains du monde entier. Voilà favorisée une nouvelle norme créative, d’autant que bien des auteurs du catalogue étaient jusque-là méconnus...
Monsieur Pain, le vingt et unième opus publié, nous plonge dans un Paris au triste printemps. L’année 1938 n’est pas la pire époque que la capitale française ait connue mais l’ombre de la guerre civile espagnole plane sur le décor. Car le monde est un petit théâtre des émotions qui, quoi qu’on fasse, réunit toujours les contraires, tue vos amis et vous impose ses règles immuables. Cela commence par des vies parallèles qui se déroulent sans mêler leurs souffrances : un poète, Vallejo, qui se meurt à la clinique Arago, en proie à un hoquet incoercible accompagné de fièvres incurables ; ailleurs un certain Pierre Pain, qui fêta ses vingt ans en se brûlant les poumons à Verdun, se consacre à son appauvrissement par défi, comme une bravade inutile face à une société qui l’ignore après l’avoir envoyé sur les fronts de la Grande Guerre. Ces vies entremêlées dans une dimension autre dessineront un cercle surnaturel qui englobera d’autres protagonistes : une amie de l’épouse du poète s’ouvre à monsieur Pain, qui est aussi un peu guérisseur et féru de sciences occultes, pour qu’il tente d’enrayer ce hoquet du diable. Mais comme dans l’enfer de Dante, c’est le cercle qui mangera l’homme : ce candide de Pierre Pain, qui aurait pu arracher Vallejo à la mort, s’abîmera dans l’angoisse d’un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l’agonie du poète qui semble accomplir un rite effrayant.
Roberto Bolaño est l’un des grands écrivains contemporains du Chili. Né en 1953, il décéda en Espagne en juillet 2003. Ses cendres furent dispersées au-dessus de la Méditerranée. Geste symbolique pour cet homme épris d’ésotérisme qui nous laisse comme testament ce roman envoûtant aux multiples voix. Mystérieux et imprégné de paraboles, ce texte traite de l’impossibilité de concilier monde réel et subjectivités humaines - problème insoluble. Et cela se traduit dans la narration : le récit épouse la progression d’une maladie, ou plutôt d’un état hypnotique qui, selon les théories du mesmérisme (Pierre Pain est un adepte de cette doctrine), inverserait le processus des dérèglements nerveux induits par le malade lui-même, et provoquerait la guérison par l’oubli. Ainsi les pérégrinations de Monsieur Pain dégénèrent-elles en une errance pathologique, transe médiumnique d’un homme seul, perdu dans un Paris onirique, fragmenté en paysages mentaux alarmants, sous une pluie interminable et froide ; un homme sans cesse égaré dans des lieux encombrés d’objets abandonnés - les choses dérisoires d’une humanité qui s’évanouit -, aux prises avec les figures emblématiques de sa vie pleine de rêves prémonitoires et de magie noire, où les véritables ennemis ne sont pas les soldats croisés jadis à la guerre, mais des êtres cauchemardesques catapultés depuis l’enfance, le territoire de la faute.
La vérité de cette œuvre est faite d’ombres glissantes et suintantes sur la paroi glaciale d’une caverne oubliée, comme si la main du diable voulait se glisser dans l’utérus du monde pour violer définitivement l’accès au possible. Message comminatoire d’un retour à la solitude dont la forme la plus lucide demeure la folie - le projet de Dostoïevski pour ne pas mourir de peur et d’angoisse. Être fou pour rire de rien et jouir de tout au lieu de succomber à l’horloge biologique qui de toute éternité enfermera les hommes dans des sphères pour mieux les domestiquer. La volonté d’oubli est le salut de cet homme triste, Pierre Pain, qui est notre père à tous.
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