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Entretiens
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Vous qui avez surfé jusque dans les moindres recoins du superbe site que les Humanos ont dédié à Je suis légion, vous pensiez que Fabien avait tout dit, et que vous n’aviez plus rien à apprendre sur la genèse de l’histoire, les références qui l’animent, la manière dont ont été conçus les personnages... etc. ? Détrompez-vous ! quand bien même certaines questions auraient pour vous des airs de déjà vu - à commencer par la première - il vous reste encore bien des choses à découvrir...

Comment est née l’histoire de Je suis légion ? D’un personnage, d’un lieu, d’une date, d’une ambiance ?
Fabien Nury : Il y a d’abord eu une ambiance ; très exactement celle de La Forteresse noire, un film pas très connu de Michael Mann où se mêlent fantastique et Seconde Guerre mondiale. Ça se passe en Roumanie, et une image du générique montre une petite gamine qui regarde une colonne de soldats allemands en train de traverser un village. Ça m’a donné envie d’écrire une histoire à connotation fantastique qui se déroulerait pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis là-dessus est venue l’idée du sang - j’aime bien les histoires de vampires, Dracula... etc. Mais je ne voulais pas non plus me contenter de reprendre le thème du vampire comme ça a été fait souvent. J’ai donc gardé l’idée du sang, à laquelle s’est ajoutée une autre référence cinématographique - un film avec Michael Keaton dont j’ai oublié le titre où il est question d’un gamin à qui on doit greffer de la moelle épinière prélevée sur un criminel. L’enfant redoute que la personnalité du criminel ne modifie la sienne par l’intermédiaire de ces quelques cellules qui désormais feront partie de lui. Le père le rassure, en lui disant que si on le transfuse avec le sang d’un vieillard, ça ne le fait pas vieillir pour autant. C’est alors que je me suis dit : et si justement ça se passait ainsi ? si ce que l’on appelle la conscience allait d’un corps à l’autre lors d’une transfusion sanguine ? ça pouvait être un biais intéressant, qui permettait d’aborder une certaine forme de vie éternelle, le thème de la possession d’autrui, du transfert de conscience... etc. 

On trouve aussi cette thématique de la transfusion sanguine corollaire de la possession diabolique dans une autre BD, Mille Visages...
Oui, et c’est Philippe Thirault qui fait le scénario, je crois... en fait, ce thème de l’entité qui s’incarne dans plusieurs corps est un ressort fantastique qu’on retrouve très souvent ces dernières années. Je pense que c’est l’expression d’une peur, d’une paranoïa particulièrement aiguë - et si on était le jouet d’une intention qui n’est pas la nôtre ? ce serait alors la fin de notre libre arbitre et, quelque part, la fin de notre humanité. Et exprimer cela, qui est profondément effrayant, par le fantastique est un moyen d’en imaginer les effets, les conséquences, sans y être vraiment soumis ; on se rassure d’une certaine manière. Et si les films fantastiques ou d’action marchent généralement très bien c’est parce qu’ils permettent d’expérimenter quelque chose qui se rapproche de la mort, ou du danger le plus extrême sans en payer le prix effectif. Ça doit remonter à la catharsis d’Aristote, je pense...

A partir du moment où il y a eu cette image du film de Michael Mann, ça vous a pris combien de temps pour développer le scénario dans toute son ampleur ?
C’est difficile à dire parce qu’on travaille par phases, on fait d’autres choses en même temps, puis on lit, on se documente... mais je dirais que ça m’a pris en gros trois ans. Au début, c’était une toute petite histoire de commando. Puis au fur et à mesure que j’accumulais des informations, je me rendais compte que le commando était certes un sujet non négligeable, possiblement intéressant, mais qu’au fond, cela ne représentait pas grand-chose. Car dans la réalité, ce ne sont pas les opérations de commando en soi qui offrent de l’intérêt, mais leur préparation et surtout leurs conséquences. Puis en revoyant des films tels que Les Douze salopards, j’ai réalisé que les membres d’un commando étaient tous un peu irresponsables : ils arrivent, ils laminent leur cible, tuent plein de gens au passage - et ils ont raison parce qu’ils accomplissent leur mission, mais ils se foutent complètement des conséquences. Or chaque opération de ce genre a généralement des conséquences cataclysmiques. De là je me suis dit que les commanditaires de ces missions étaient plus intéressants que ceux qui les menaient parce qu’ils en avaient forcément appréhendé les conséquences possibles et qu’ils avaient pris la décision de lancer l’opération malgré elles.

Il y a je crois des thèses qui courent - ou ont couru - autour d’un prétendu mysticisme d’Hitler, qui aurait motivé sa "solution finale". Ce genre de discours vous a-t-il inspiré pour votre scénario ?
Ces théories-là ont servi de base à Indiana Jones ou Hell Boy entre autres. Comme quoi Hitler s’intéressait à l’astrologie, à la numérologie... et que les nazis cherchaient le Graal, l’Arche d’alliance... mais comme je voulais aborder la réalité historique de manière plus frontale, je ne voulais pas expliquer l’Holocauste comme ça. Je n’ai pas d’autre explication que celle communément admise, c’est-à-dire la haine absurde d’un petit Autrichien qui voit que la communauté juive de Vienne marche bien et qui écrit Mein Kampf. Je pense qu’avancer d’autres explications relève du révisionnisme. Je me suis contenté d’imaginer une fiction qui se place en parasite dans cette réalité historique ; et si je me suis beaucoup intéressé à la Seconde Guerre mondiale pour ce scénario, c’est bien plus à tous ces mécanismes d’espionnage qui étaient à l’œuvre qu’à ce côté ésotérique prêté au nazisme. À propos d’espionnage, je conseille à tous ceux que ça intéresse un livre génial, La Guerre secrète, d’Anthony Keith Brown. L’auteur est historien, et il a eu accès aux archives du fameux London controlling section, le LCS. J’ai pensé que ce processus de l’intention étrangère qui investit une volonté par l’intermédiaire du sang devait représenter le rêve ultime de tout espion ! et de la sorte, le fantastique fonctionnait très bien avec l’espionnage. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, j’ai donc imaginé deux créatures sœurs, maléfiques en elles-mêmes puisqu’elles vivent aux dépens d’autrui, dont l’une va parasiter les membres des services secrets britanniques, et l’autre les nazis, avec leur "solution finale". Et là encore va se poser la question du choix le moins terrible à effectuer entre deux maux...

On retrouve aussi dans Je suis légion le thème de la quête du soldat parfait...
Je pense que le mythe du soldat parfait représente la forme la plus totale, la plus terrifiante de la déshumanisation. Or la déshumanisation est un des aspects de la "déliaison", qui est la définition du mal. La déliaison, c’est quand les choses ne marchent plus ensemble - par exemple, en médecine, la maladie survient lorsque certaines cellules ne fonctionnent plus en harmonie avec le reste du corps ; sur le plan psychologique, le mal est incarné par les psychopathes, dont la caractéristique est de n’éprouver aucune sorte d’empathie pour leur prochain ; et dans le domaine historique, le mal s’exprime par les guerres, les conflits qui éclatent lorsque des communautés ne parviennent plus à vivre côte à côte... et le mal, c’est je crois le sujet fondamental de Je suis légion. Pour en revenir aux soldats, les rendre "parfaits" revient à les réduire à la seule possibilité d’obéir, à les priver de la capacité de choisir. Or je crois que c’est précisément cette impossibilité de choisir qui fait d’eux des mauvais soldats car c’est en effectuant les choix qui s’imposent que l’on s’affirme comme un bon ou un mauvais soldat. Dans la suite de l’histoire il y aura de vrais soldats (parce qu’il peut aussi y avoir une noblesse dans ce métier) qui ne seront pas du tout ces machines à tuer utilisées à leur insu et qui eux vont résoudre l’intrigue par leurs choix.

Vous dites que la problématique de Je suis légion est le mal, mais j’aurais presque envie de formuler les choses un peu différemment et de les recentrer autour de la question de la domination de l’autre, car c’est à ça que se ramènent vampirisme, nazisme ou possession diabolique...
Dominer l’autre, c’est exercer une volonté de pouvoir, et en effet, l’une des sources majeures du mal, c’est la volonté de pouvoir. Le personnage le plus maléfique de cette histoire, Heyzig, est inspiré d’un nazi réel, Heindrich, qui incarne la volonté de pouvoir la plus sadique, la plus absolue... une volonté de pouvoir qu’aucun sentiment ne tempère et que l’on est incapable de mesurer parce qu’on ne dispose d’aucune référence... c’est le dévoiement complet. Ce type avait des capacités personnelles très importantes, mais s’il a accompli tout ce qu’il a fait, c’est parce qu’il n’y avait plus cette empathie vis-à-vis de l’autre ; seule subsistait cette volonté de pouvoir sous-tendue par le désir d’en jouir. Et la barbarie, c’est exactement ça : chercher à exercer un pouvoir mais refuser d’assumer les responsabilités qui vont avec et ne vouloir que la seule jouissance.

C’est le même principe à l’œuvre chez les tueurs en série ?
Oui, le désir d’être un prédateur, de choisir ses victimes et d’être Dieu aux dépens des autres. C’est la même psychopathologie qui est à l’œuvre chez les grands criminels, les mafieux ou autres.

En vous écoutant, je me dis que c’est sans doute parce que ce sont des éléments psychologiques très précis qui sous-tendent l’histoire que l’on a cette sensation d’un récit très solide, extrêmement cohérent et qui malgré la présence d’une thématique fantastique largement utilisée, ne donne pas cette sensation de "déjà lu".
Je pense que la différence entre les bonnes et les mauvaises histoires fantastiques tient à une question de rigueur : pour rester cohérent, il faut déterminer très précisément le - non pas les mais le phénomène surnaturel qu’on va utiliser, déterminer les conditions dans lesquelles il va se manifester, établir ses conséquences puis ensuite se tenir à tout cela, s’y tenir vraiment. Il y a un phénomène fantastique à l’œuvre, pas deux, et il signifie très précisément telle chose, pas ce qu’il y a à côté. J’ai essayé de m’astreindre à cette rigueur et de simplement exploiter l’élément fantastique dont il n’est pas fait mystère et qui est exposé dès la première scène. Légion n’appartient pas à ces récits où l’on découvre peu à peu quelle est la nature du fantastique ; la grande question est alors d’y croire ou de ne pas y croire, ce qui rejoint à peu près la problématique de la foi. La clef de Légion repose dans son aspect le plus dérangeant : ce pouvoir surnaturel terrible, qui de plus est mis entre les mains des personnes les plus terrifiantes de la planète, est enfermé dans le corps de l’innocence, dans le corps d’une gamine. Et l’image la plus parfaite de l’innocence, c’est une fillette. Car si on veut aller jusqu’au bout de cette logique du mal lové à l’intérieur de nous, il faut poser le problème de la façon la plus extrême et la plus dérangeante possible.

Ce qui est à l’œuvre dans L’Exorciste ou d’autres films comme La Malédiction...
Exactement ; c’est d’ailleurs ce qu’il y a de fondamentalement horrible dans L’Exorciste : avoir enfermé le mal en Megan, qui est une gamine absolument charmante. Donc se pose la question de savoir comment la sauver : la tuer est en même temps une solution trop facile et inacceptable. C’est un choix très difficile, mais intéressant qui s’impose. Je crois que les choix intéressants, en termes de dramaturgie, ne se résument pas à "choisir entre le bien et le mal" - c’est une fausse question. Il serait plus juste de formuler les choses en ces termes : quelle que soit l’option prise, elle aura un coût ; dans un cas comme dans l’autre vous avez quelque chose à perdre. Alors seulement c’est un vrai choix.

Est-ce qu’à la base le scénario a été d’emblée prévu pour la BD ou bien avez-vous pensé à une adaptation cinématographique, voire en téléfilm ?
Autant dire tout de suite que l’adaptation en téléfilm est impossible ; le paysage audiovisuel est tel qu’il n’y a pas de place pour ce genre d’histoire. Par contre, la plupart de mes scénarios ont un peu cette particularité d’être des scènes avant d’être découpés en planches et en cases ; j’en rêve comme à des films. Je suis très cinéphile, et j’ai écrit mon scénario comme j’aurais fait pour un film. C’est un peu un film en BD si l’on veut ! Je fais de la BD réaliste, mais pas de la même manière que des auteurs comme Hugo Pratt avec Corto Maltese ou Miller avec Sin City, qui eux exploitent à fond leur medium et réalisent de vrais chefs-d’œuvre, indissociables de leur support selon moi.



Il y a 27369 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 7 juin 2004 - article691.html
Propos recueillis le 11 mai 2004 dans les locaux des Humanoïdes Associés.
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