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C
e travail n’est pas celui d’un tout jeune homme
, nous avoue d’entrée de jeu Pierre Brunel, et je me suis toujours gardé d’une quelconque identification avec l’auteur des Déserts de l’amour, qui est devenu celui des Illuminations. Achevé presque au terme d’une longue carrière universitaire, il est pourtant l’aboutissement d’une promesse ancienne.
Pierre-Georges Castex, recevant l’un de ses premiers articles sur Rimbaud, lui dit, en 1986 : "Vous devriez publier une édition commentée des Illuminations". Cette série de superbes fragments, pour reprendre l’expression de Verlaine, constituait en effet, pour lui, le livre capital.
Alors Pierre Brunel s’attaqua à l’Olympe de la poésie française du XIXe siècle. Mais pour qu’une édition commentée soit possible, il faut qu’elle étaie ses conclusions sur une édition critique. Ainsi l’étude des manuscrits est primordiale, et c’est par elle que Pierre Brunel nous rappelle la première révolution qui ébranla le mystère des Illuminations, poèmes extraordinaires tant dans leur conception que dans l’histoire qui a conduit à leur découverte, leur révélation, leur publication. Voici donc remémorée l’étude d’Henry de Bouillane de Lacoste qui, en 1949, publia au Mercure de France une édition critique dans laquelle il avançait l’idée, fondée sur l’étude graphologique des originaux de Rimbaud, que les poèmes des Illuminations avaient été écrits après Une saison en enfer ; il fallait donc reconsidérer les poèmes en prose et les situer comme la dernière œuvre avant l’entrée dans le silence.

D’autres érudits viendront soutenir le travail précis et rigoureux de Pierre Brunel : Paul Hartmann, André Guyaux, etc. mais le halo de mystère qui entoure l’œuvre rimbaldienne provient aussi d’un coffre sis rue Barbet-de-Jouy, à Paris. Un certain Pierre Berès y conserve jalousement les manuscrits. Interdiction d’y mettre son nez. Conjectures et supputations vont bon train. Rêves et fantasmes s’entremêlent dans les théories. Rimbaud s’en fiche, l’ordre n’a que peu d’importance tant ses poèmes paraissent n’y être pas soumis. D’ailleurs n’a-t-il pas remis à Verlaine, à Stuttgart, à la jointure de février et de mars 1875, une liasse de papiers non ordonnés ? Ce qui se passa après ne nous est pas connu. Verlaine envoya-t-il l’ensemble à Germain Nouveau ? En conserva-t-il certains ? Ainsi la présentation des Illuminations est-elle toujours sujette à caution. Que l’on choisisse l’ordre alphabétique, le principe agglomératif - qu’utilisa Emmanuel Martineau dans un terrifiant opus qui transforma le recueil en produit de synthèse -ou le principe philologique, on ne fera qu’effleurer la douceur piquante des musiques de la poésie que Rimbaud nous a laissée comme le testament d’un enfant perdu.

Entre l’appareil critique et les prolongements, fallait-il donc avoir la prétention de glisser des commentaires, qui occupent finalement le plus grand espace dans ce livre ? Certainement puisqu’ils émanent du président de la prestigieuses Association des Amis de Rimbaud, et qu’à ce titre, Pierre Brunel ne cherche pas à tout tirer du texte mais à prendre des appuis dans la très riche production critique et à nous ouvrir de nouvelles fenêtres d’évasion. Pierre Brunel ne conçoit de commentaire que diurne, loin des zones et des "camps d’ombres", qu’il s’agisse d’occultisme ou de psychanalyse. Il avoue ne pas vouloir s’éloigner du texte mais aspirer à y revenir, parfois en empruntant des chemins obliques, mais cela permet aussi d’y pénétrer plus profondément. Ecartant délibérément tout jugement d’humeur et porté par une volonté d’écoute, Pierre Brunel n’hésite pas à affirmer son indépendance dans une polyphonie dont aucune voix ne lui est indifférente. Mais, chemin faisant, il déshabille les vers avec précaution, parfois en inversant la trame comme un psychanalyste, aidé en cela par Rimbaud qui fournit quelquefois une clef d’interprétation quand, par exemple, il introduit le motif de "l’enfant abandonné" dans Enfance IV et celui de "l’enfance mendiante" dans Vies II.
Parfois, aussi, Pierre Brunel aime à s’adonner à une approche plus philosophique, séduit par une distinction palpable entre ce qui ne serait qu’une inspiration soudaine et une "imagination", au sens de l’allemand Ein-bildung, ou par son recours à un transparaître (au sens cette fois du grec emphainesthai) - Rimlbaud ayant compris, selon lui, que la modernité serait lueur, trans-parution de l’être - ou ne serait pas.

Face aux Illuminations, on le voit, la tentation est grande alors de jeter les livres, - à commencer par celui que tout poète ou écrivain prépare. Mais les Illuminations sont là, devant nous. Nous devons faire avec, les appréhender, les aimer, parfois sans les comprendre, être là juste à les écouter, à les laisser nous imprégner et elles de nous, de notre moi imparfait, invisible et insondable ; nous devons aller en elles avec ou sans commentaires car elles exercent toujours la même fascination. C’est à elles qu’il faut revenir, et à elles seules. Et oublier l’ombre portée de son auteur. Mais le peut-on réellement ?
René Char, dans un article paru le 28 avril 1951 dans le Figaro littéraire situait historiquement le poète maudit :
Arthur Rimbaud jaillit en 1871 d’un monde en agonie qui ignore son agonie et se mystifie, car il s’obstine à parer son crépuscule des teintes de l’âge d’or. Le progrès matériel déjà agit comme brouillard et comme auxiliaire du monstrueux bélier qui va, quarante ans plus tard, entreprendre la destruction des tours orgueilleuses de la civilisation d’Occident.
Char qui, comme Pierre Brunel, s’était épris de son jeune aîné qu’il aurait adoré rencontrer. Lui vouant une admiration sans limites il analysa non seulement son œuvre mais sa vie. Ainsi il essaya de comprendre l’ascension furieuse de Rimbaud et sa fuite en Abyssinie, sa révolution poétique et son effondrement face au mur de silence méprisant de la critique, puis sa disparition dans le désert à la tête des caravanes de contrebande chargées de poudre et de fusils :
L’enfant de Charleville se dirige à pied vers Paris.Mieux qu’une révolution, il troue de part en part comme une balle l’horizon de la poésie et de la sensibilité. Il VOIT, relate et disparaît, après trois ans d’existence, au bras d’une Pythie qui n’est autre que le Minotaure. Mais il ne fera que varier de lieu mental en abdiquant l’usage de la parole, en échangeant la tornade de son génie contre le trimard du dieu déchu.
Il n’a rien manqué à Rimbaud, probablement rien. Jusqu’à la dernière goutte de sang hurlé et jusqu’au sel de la splendeur
.

Fascinantes ces Illuminations, comme sont fascinantes ces études qui allient le verbe au vertige. Livre somme, livre impressionnant, inquiétant et surnaturel, mais livre amour avant tout, livre plaisir, livre jeu aussi, livre lumière certainement, livre fondamental. Livre pour Rimbaud.
Car avec Rimbaud, qui n’est pas un poème qui s’est tu, mais un silence une fois qui a parlé (Salah Stétié, Rimbaud, le huitième dormant, Fata Morgana, 1993), le ciel et la mer s’unissent dans un paysage de carte postale, faisant l’abîme fleurant et bleu là-dessous, illuminant la vérité de la vie et du monde pour mieux la cacher. Car le seul travail du poète est bien de refuser toute proposition concrète pour ne traquer que l’infondé, le virtuel de l’étincelle dans la réalisation du désir. Où se cache donc cette vérité-là ? Dans le hiersein ist herrlich ("être ici est magnifique") de Rilke ou dans la quête d’un ailleurs qu’on prête habituellement à Rimbaud ? Est-ce cela, "trouv[er] Hortense" ? Est-ce cela, héler le Génie, et le voir, et le renvoyer ? A toutes les questions que Rimbaud nous conduit à nous poser, il a apporté une réponse qui est moins celle du titre hypothétique d’un recueil lui-même incertain que le dernier mot de ce texte qu’après beaucoup d’autres, Pierre Brunel a choisi de placer à la fin : le mot "jour".



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François Xavier, le 4 juin 2004 - article677.html
Pierre Brunel, Éclats de la violence - Pour une lecture comparatiste des Illuminations d’Arthur Rimbaud, José Corti, 2004, 766 p. - 28,00 €.
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