© Lolita Laura
Les éditions du Yunnan viennent de voir le jour. Leur fondateur, Patrice Lamare - lui-même écrivain, journaliste et attaché de presse - nous présente sa création, dont l’ambition se situe aux antipodes de cette course au best-seller à tout prix - fût-ce celui de la médiocrité - si souvent courue par les éditeurs du landernau littéraire actuel. Les éditions du Yunnan : quelques textes hors normes dans un monde en voie de formatage...
Patrice Lamare, qui êtes-vous ?
P. L. : Pour résumer en deux mots, un activiste culturel. C’est-à-dire que depuis toujours (enfin, presque, disons depuis l’âge de onze ans), je suis tombé dans la marmite d’une certaine culture et que j’ai décidé d’en être un moteur et de la promouvoir. Cette culture, je la définirais en trois mots : à contre-courant, alternative et originale. Donc loin de toute pensée "unique" (qui est un leurre, heureusement) et de tout "prêt-à-penser" dominant. J’ai donc toujours vogué dans l’underground, la contre-culture, avec de temps en temps des échappées au sein de secteurs plus "classiques", afin de voir où en était le rapport dialectique entre les deux.
Qu’est-ce que l’association Célia ?
P.L. :L’association Célia est l’un des produits de cet activisme. Célia, d’abord, c’est l’anagramme d’Alice. J’adore Alice au Pays des Merveilles et Lewis Carroll. Mais ma Célia à moi a plutôt tendance à se promener dans un univers moins merveilleux, peuplé de cauchemars, de tueurs en série, de réalités très différentes de celles de cette fiction, et beaucoup plus "noires".
Célia est donc l’étendard de l’association qui couvre l’ensemble de mes activités, à savoir un label de disques, un réseau de distribution (livres, disques, journaux, vidéos... etc.), des magazines, une section court-métrages, et récemment une maison d’édition, "Yunnan".
Comment est né le projet des éditions du Yunnan ? Ce nom a-t-il un rapport avec l’avènement de 2004, labellisée "année de la Chine" ?
P.L. :La création des éditions du Yunnan découle d’une démarche assez classique : quand on fait de la distribution, on s’aperçoit rapidement que des tas de bons manuscrits ne trouvent pas preneur. Etant moi-même écrivain, je connais le milieu de son quadruple point de vue d’auteur, de diffuseur/éditeur, d’attaché de presse et de journaliste. Alors, automatiquement, j’ai eu envie de rajouter une section à mes activités, devenir éditeur. A l’origine, la ligne éditoriale devait se centrer sur le rapport musique/société (la place de la musique dans la société et l’influence de cette dernière sur la musique). Puis au fil des rencontres, le projet a évolué vers une ligne plus généraliste.
Le nom n’a aucun rapport avec l’année de la Chine, ma passion pour ce grand pays datant de dizaines d’années. Non, ce choix est dû à la fois au caractère poétique du mot, à la grande province qu’il représente, à une volonté d’originalité et à une référence historique (les nombreux colloques qui eurent lieu dans cette région dans les années 20, centrés sur la place de la culture dans les changements historiques mondiaux).
Lancer une nouvelle maison d’édition dans un contexte morose, où d’aucuns déplorent la pléthore de parutions qui inonde les librairies, en particulier lors des rentrées littéraires, n’est-ce pas une gageure ?
P.L. : Non, car Yunnan n’est pas sur le même terrain ni sur la même ligne stratégique que les autres éditions. Nous ne cherchons pas le best-seller, nous ne nous sentons aucune affinité avec les grands "courants" de la littérature actuelle, nous ne visons pas les mêmes objectifs. Au contraire, "Yunnan" veut essayer d’offrir des ouvrages de qualité et à bas prix qui tranchent sur la production et la morosité dominantes. En janvier, 600 livres sortent. Tant mieux, car on ne peut pas se plaindre d’une telle vivacité culturelle. Mais tout le monde sait que sur ces 600 livres, moins de trente auront les honneurs de la presse et encore moins seront des succès, voire simplement lus. Alors, en étant différent, on peut exister, grâce à une stratégie non de coups publicitaires, mais de guerre culturelle prolongée. C’est sur la longueur que Yunnan se positionne.
Qu’est-ce qui distingue votre maison des autres éditeurs ?
P.L. : Une volonté claire de fonctionner d’une manière alternative, comme nous le faisons déjà depuis 21 ans en tant que compagnie de disques. C’est-à-dire pas de clinquant inutile, ni bureaux luxueux, ni voitures de fonction, ni secrétaires multiples, aucune de ces dépenses qui grèvent des budgets. Quand on analyse les dépenses somptuaires des éditeurs classiques, on comprend mieux pourquoi les livres sont vendus plus de 15 euros, alors qu’un auteur ne touche souvent que moins d’un euro par livre vendu. Tout le reste est ponctionné sur le lecteur pour financer les luxueux bureaux des éditeurs, les fêtes, les gaspillages en tout genre. "Yunnan" préfère la logique d’un Jean-Luc Godard qui disait : "Vous avez un dollar ? Faites votre film pour un dollar et faites-le bien". Moins le livre est cher, plus il touchera un large public. Et la finalité première de tout livre est quand même d’être lu par le plus grand nombre, c’est une évidence souvent oubliée par les autres éditeurs.
Vous définissez votre ligne éditoriale comme "atypique, alternative, et à contre-courant".
Pourriez-vous être un peu plus précis ?
P.L. : Atypique car nous ne nous spécialiserons dans rien. Nous pouvons aussi bien publier un roman, des contes, un document, une réimpression d’ouvrage épuisé, un livre sociologique, un pamphlet, un monologue de comédien, bref tout nous intéresse. Donc pas d’étiquette à nous coller.
Alternative car, comme je l’ai expliqué à la question précédente, nous voulons fonctionner d’une autre façon ; non pas produire des livres pour la grande distribution dans les supermarchés de l’inculture, mais un travail en profondeur d’enracinement auprès du public, via les réseaux underground, l’entraide entre éditeurs indépendants, la tenue de stands dans les lieux les plus improbables (concerts)... etc.
A contre-courant, car Yunnan ne voguera pas sur une tendance "dominante", ne fera pas tel livre parce que c’est "ce qui vend", ne cèdera à aucune sirène (qui, comme chacun sait, n’est là que pour vous couler).
Combien de membres compte l’équipe éditoriale ?
P.L. : En dehors de moi-même, l’équipe éditoriale comprend Stéphanie Heuzé (responsable d’un vidéoclub différent, "Hors-Circuits", également auteure) et Jessica Nelson (qui n’est plus à présenter vu l’énorme travail qu’elle abat dans le monde littéraire).
Vous débutez avec la publication de deux livres, un recueil de nouvelles et ce que l’on pourrait qualifier de "carnet d’humeurs". Comment les avez-vous sélectionnés ? Disposiez-vous de nombreux manuscrits parmi lesquels effectuer votre choix ?
P.L. : Oui, j’avais de nombreux manuscrits car un grand nombre de membres de l’association écrivent, mais ce sont ces deux-là qui ont motivé définitivement la décision de lancer Yunnan. Comme pour le label de disques, il faut non seulement que l’oeuvre nous plaise, mais il faut aussi que les individus nous plaisent. Nous ne publierons jamais un bon manuscrit si l’auteur nous déplaît en tant qu’individu. Voilà une autre raison de nous définir comme alternatifs. Pour nous, l’argent a une odeur.
Comment allez-vous assurer la promotion de votre maison et de vos auteurs ?
P.L. : Notre promotion se base d’abord sur celle que nous maîtrisons, c’est-à-dire le réseau édifié depuis déjà 23 ans avec l’ensemble de nos activités. Il comprend un grand nombre de fanzines, de revues indépendantes, de radios, d’associations, non seulement en France mais dans le monde entier. Il y a aussi tous les membres de l’association qui sont journalistes, vecteurs d’informations et tout à fait dans la même optique que nous. Donc, dès le lancement d’une nouvelle initiative, nous avons immédiatement des relais. Et comme tout bon mouvement alternatif, nous en appelons aussi au "Do It Yourself" et au "Système D", les deux mamelles de l’activiste intelligent. Ça coûte un minimum et rapporte un maximum. Pour des initiatives comme "Yunnan", cinq lignes dans un magazine de passionnés rapportent plus de résultats qu’une pleine page dans une revue de la grande presse.
Quant à la diffusion, nous sommes déjà présents dans plus de 50 points de vente à Paris et en province et cela s’étend jour après jour, nous sommes aussi disponibles via notre service de VPC (vente par correspondance).
Pourriez-vous nous présenter rapidement Alyz Tale et D. Kelvin ?
P.L. : Alyz Tale est une jeune femme qui est la rédactrice en chef du plus gros magazine de culture gothique en France, Elegy, diffusé en kiosques. C’est une passionnée d’univers féeriques, mais hors de toute mièvrerie, et en plus c’est une artiste (elle expose ses oeuvres durant tout le mois de janvier au bar/galerie Les Furieux, 74 rue de la Roquette - Paris 11ème). Nous apprécions les personnes qui ont plusieurs cartes à leur jeu.
D. Kelvin est un grand dépressif qui, comme tous ses collègues en morbidité, en tire une grande lucidité. Il ose dire crûment ce qui fâche mais est néanmoins pensé "silencieusement" par une majorité. Sa culture n’a d’équivalent que sa hargne littéraire. Il sait qu’il ne plaira pas à tout le monde et s’en moque. Ça ne pouvait que nous plaire à nous, qui sommes en totale harmonie avec ses analyses.
Avez-vous d’ores et déjà un programme de parutions préétabli ? Prévoyez-vous une fréquence de publication régulière ou bien allez-vous publier au coup par coup, en fonction des manuscrits qui vous sont proposés ?
P.L. : Nous envisageons de sortir un ou deux livres tous les trois mois, pour commencer. Cela s’amplifiera au fur et à mesure de nos résultats. Nous avons déjà un certain nombre de projets, à savoir des ouvrages sur la véritable histoire du punk, des romans gore et policier, des biographies, la réimpression d’ouvrages fondamentaux... etc.
Comment peut-on vous soumettre un manuscrit ? Par la Poste ? Par e-mail ?
P.L. Nous recevons les manuscrits soit par mail (celiableue@netcourrier.com), soit par courrier (Celia BP6 - 75462 Paris cedex 10). Et un site est lancé sous le nom de celiableue.com avec toutes nos activités.
Visitez le site de Celia Bleue
Lire notre critique de Mon dernier thé, d’Alyz Tale,
et de Chez les tartuf(f)es, de D. Kelvin.
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