L’homme de ma vie m’a plaquée. Ma grand-mère est morte. Maman a un cancer. J’ai une relation privilégiée avec papa. J’ai été une droguée des médocs. Mais j’ai rencontré Pablo et je suis en phase de guérison. J’ai écrit un premier roman. Trois lignes suffisent à résumer le propos de Justine Lévy dans Rien de grave. Un propos d’autant plus mince qu’il s’alimente à des sources polluées à force d’être pillées. Mais des thèmes rebattus sont toujours susceptibles de donner des chef-d’œuvres selon qui en use. Aussi faut-il voir un peu plus loin que cette pathétique accumulation de motifs prompts à lever les larmes dans les chaumières. D’accord, les plus belles pages de la littérature ont souvent été écrites depuis les affres des pires douleurs... mais ici on dirait bien que Justine Lévy s’est imaginée qu’en rajouter des tonnes dans le pathétisant pouvait tenir lieu de talent. Et de talent d’écriture il n’y a point. Ou plutôt il y a tentative de faire passer pour du style une langue des plus familières, un pseudo- langage parlé davantage singé qu’utilisé à bon escient, des omissions de ponctuation peu signifiantes... etc. Quant à l’emploi de la première personne - "je" est bien Lévy mais pas Justine, "je" est Louise - il ne se ressent guère comme fruit d’une ambivalence voulue entre la position de l’auteur et celle de la narratrice mais davantage comme une perche tendue aux intervieweurs, qui ne manqueront pas de lancer l’incontournable "essske vôôôtre roman est autobiographique ?", aliment de premier choix pour les colonnes de la presse people - ou féminine mais n’est-ce pas la même chose ?
Ça ressemble à la rédaction laborieuse qu’une gamine de 10 ans aurait écrite avec peine sur un sujet insipide... Amputation de la plupart des formes négatives, formulations itératives simulant le radotage, quelques jeux sonores pour faire illusion (Ah... l’appart de la rue Bonaparte...), ruptures discursives où la narratrice endosse le point de vue de tel ou tel personnage, faisant ainsi les questions et les réponses comme les enfants qui se racontent des histoires... Attendrissant pour certains, exaspérant pour d’autres : c’est de la fausse enfance, une puérilité de style qui appuie avec trop de facilité le caractère de femme enfant qui est prêté à la narratrice - femme enfant dont l’égoïsme éclate dans sa manière de formuler ses "je" et ses "moi", et qui donne naissance à un récit centripète d’où le lecteur est exclu de fait. "Il dit", "je dis"... partout le verbe dire à toutes les sauces, et souvent déjeté en fin de phrase après une virgule, histoire sans doute de "faire style"... dire dire dire. Au lieu de faire dire ses personnages, Justine Lévy eût été mieux inspirée d’écrire davantage son roman et de ne pas sacrifier avec autant de complaisance à cette mode qui intronise écrivain quiconque joue à l’écrit du familier et du vulgaire.
Car au nom de la liberté esthétique et du refus de normes sclérosées, "bourgeoises", singer le langage parlé en littérature - élisions, phrases elliptiques, mots familiers voire vulgaires, barbarismes... - est devenu une habitude stylistique récurrente. Puis l’on s’est mis à assaisonner tout cela de ces savoureuses périphrases empruntées aux enfants et dont il usent quand ils ne disposent pas encore du lexique que nécessiterait leur besoin d’expression... Et s’il est vrai que nombre d’écrivains recourent au registre parlé ou enfantin pour franchir un degré nouveau dans leur travail sur la langue et accroître encore l’expressivité de leurs écrits, d’autres, moins talentueux et dépourvus de génie, ne voient là qu’un moyen idéal de masquer leur insignifiance, fournissant à celle-ci l’alibi de la spontanéité et de l’authenticité du discours oralisé.
Oui, je suis littérairement parlant conservatrice, oui j’aime sentir l’érudition et l’amour des mots dont certains parviennent à nourrir les langages les plus frustes, les plus épurés - amour des mots qui est la condition sine qua non pour que le lecteur puisse toucher de l’âme et du cœur les propos d’un écrivain... et oui encore, j’exècre cette tendance actuelle qui inonde les étals des libraires avec des livres insignifiants à croissance rapide, que l’on a fabriqués à coups de recettes stylistiques, de sujets vendeurs - sexe, ruptures amoureuses, petites bisbilles de familles nanties, problèmes adolescents... etc. - et de "noms" qui servent d’étendard. Le maniement à l’écrit du langage parlé, de l’argot, de la vulgarité, de quelque jargon que ce soit relève d’un art, d’un art propre à la communauté restreinte des écrivains dignes de ce nom et que fort heureusement l’on pratique encore avec autant de virtuosité que de singularité. Mais il ne suffit pas d’écrire un bouquin à la va-comme-je-te-parle pour entrer dans ce cénacle, loin s’en faut ! Et ce n’est pas avec Rien de grave que Justine Lévy y gagnera ses entrées.
D’aucuns diront qu’un tel rejet vis-à-vis d’un texte provient à coup sûr d’un titillement aussi intime que dérangeant et n’est en rien inhérent à de quelconques défauts purement littéraires. Je veux bien admettre le titillement... et aussi que celui-ci n’est pas incompatible avec le constat d’inanité auquel ce roman oblige. Rien de grave en effet. Rien d’important surtout : pas de quoi dépenser les quelque 15 euros que coûte le livre. Et d’ailleurs, valait-il même ce venin avec lequel je l’ai mordu ? Non, rien d’important, vraiment...
Rrose Selamoor
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