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Poésie
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D’amour, de musique et de neige

Comme l’a vu par exemple Saint-John Perse, tout poète se doit aux éléments et peut préciser son rapport à eux. Jean-Michel Maulpoix avait naguère médité rêveur et contemplatif sur la couleur de la mer jusqu’à en faire une histoire de bleu. Etablissant un lien entre l’eau et la neige (l’eau autrement), la liaison entre le bleu et le blanc est dite ici (sans doute est la même chose, tout ce bleu, tout ce blanc) par écho (la neige meurt du bonheur d’être allée dans le bleu comme aucun oiseau et aucun insecte) ou encore par l’intercession d’un titre : "l’ombre bleue".

Organisé en neuf séquences, ce nouveau recueil interroge le mystère blanc de la neige (neige : le nom d’autre chose où chaque pas s’enfonce de son poids d’énigme). Pour un être friable, un sujet lyrique toujours menacé d’effacement (nous ne sommes que pas sur la neige, empreinte légère, fugace), le blanc nival est aussi celui du papier (laisser d’abord tomber la neige, lentement, sur la page).

"Effets de neige" : cette partie au titre bretonien interroge par des mots simples cet impersonnel "il neige" (Quel commerce de lait et de premiers baisers ?) qui est aussi musique, écho des touches blanches du clavier. Le flocon, indéchiffrable ADN de neige, dit cette peur de la labilité et un peu du deuil blanc de la neige où la terre serait veuve du ciel. La neige est aussi liée à l’écriture et la poésie, alors, serait la réponse humaine à la neige : Il fallut aux hommes des paroles et des chants, fussent-ils à jamais malhabiles, pour répondre à la chute très lente de ce blanc sur la terre et faire mine de reprendre en sens inverse le chemin du ciel.

"L’ombre bleue" aiguise ces rapports à la musique, cite ce titre de Debussy - Des pas sur la neige - qui est presque celui du livre. En ce sens, le recueil est une étude de blanc. Après la musique, ou plutôt avec elle, la peinture, qui demande à la neige un peu de son mystère (Sisley, Pissarro, Monet qui foule la poudreuse laiteuse d’Oslo en 1895). Pour les musiciens, les peintres, les poètes, la neige pose question, jusque dans la matérialité de son nom (Que n’ai-je ?). Et loin de résoudre l’énigme, la neige la fore plus avant (D’ou venue et pourquoi si blanche / cette chute qui interroge / Nos pas et notre provenance) ou encore la teinte de rouge :Tombe-t-il parfois un flocon rouge ? / Un flocon de sang égaré ?.

Mais toujours la neige est poésie, comme si ces lignes souhaitaient trouver la confluence (Longtemps je m’en fus chercher dans la langue une sensation de neige) avec le temps (cette chambre est celle du temps). Le poète est cette part de l’écrivain qui a marché longtemps dans le froid du temps, sous la neige pour - c’est un verbe charien - élaguer (Il taille, il coupe, il accentue). Surtout, qui dit neige dit enfance. "Il neige" c’est "il enfance" (En chacun de nous, un enfant continue d’attendre la neige ; Puisque neige reste de l’enfance l’autre nom, la rêverie, la matière douce). Aller à l’enfance, aux deux sens du verbe se rendre à elle, c’est aussi se porter à la rencontre du souvenir d’une femme de neige stricte dictant, au nom de la loi, une destinée d’écrire et de novembre.

Chambre d’enfance mais aussi chambre des amants et du nouvel amour sur un air de conte de Perrault où les bêtes n’auraient pas mangé le cœur (Raconterai-je quelque jour la fable de la jeune femme au cœur tendre dont le baiser réveille le vieux roi de bois mort ?) et sous le signe du lit d’amour (Neige encore sur la neige : leurs deux corps blancs sur le lit très blanc...). La neige aussi comme disparition et c’est là une chance (devenir un flocon de neige. Fondre enfin, se confondre), comme maison (Elle abrite deux cœurs rouges, mes travaux d’encre noire, et mes pensées de neige).

Livre dédicacé, livre pour autrui, livre altéré où passent l’ombre et la voix d’autres poètes dont les noms sont cités in fine, de Rilke à l’un de ses traducteurs, Philippe Jaccottet (Sur tout cela maintenant je voudrais / Que descende la neige, lentement). La réussite - blanche - du recueil pour Laure vient, au sens musical, de l’effet de variation et de la pluralité des angles sous lesquels la neige est approchée, sondée, tout simplement aimée : la neige, la neige en écho aux grandes questions (l’écriture, le temps, l’amour) ! S’il nous vient au printemps, cet ensemble a quelque chose de... comme on le dit d’une fleur qui fleurit en hiver sur la neige et c’est un très beau mot de la langue : nivéal.



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Pierre Grouix, le 26 avril 2004 - article549.html
Jean-Michel Maulpoix, Pas sur la neige, Mercure de France, 2004, 113 p. - 12 €.
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