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Les deux premières phrases de l’introduction - Dans nos sociétés le corps tend à devenir une matière première à modeler selon l’ambiance du moment. Il est désormais pour nombre de contemporains un accessoire de la présence, un lieu de mise en scène de soi. - pointent les caractéristiques d’une période sujette aux fluctuations et revirements de tous ordres avec ce que cela suppose de futilité et de vanité, mais posent néanmoins un postulat erroné en faisant de l’art et du souci de la parure - car ériger son corps en lieu de mise en scène de soi n’est rien d’autre que cela - l’apanage des sociétés dites occidentales et de notre époque. De quand datent les premiers bijoux ? Lorsque nos ancêtres ornaient leur cou, leurs poignets, leurs chevilles de perles, de bracelets ou de colliers, ne se livraient-ils pas à une mise en scène de soi ? Afficher son statut, son allégeance à telle ou telle divinité, n’est-ce pas accessoiriser sa présence ?

Et puis il y a cette manière dérangeante d’évoquer le corps - systématique tout au long du livre - entité autonome à la fois sujet et objet, qui n’alimente pas le débat sur la scission entre l’être et le paraître, mais affirme celle-ci de fait. L’auteur écrit aussi que La volonté de transformer son corps est devenue un lieu commun ; mais a-t-elle jamais cessé de l’être ? Des pratiques aussi anciennes que se teindre les cheveux - les coiffer, même, tout simplement - ou se couvrir le corps d’argile, de pigments divers ne témoignent-elles pas de cette même volonté ? Donc la présentification du moi par l’intermédiaire de l’apparence n’est pas une attitude propre à une civilisation, à une époque données, elle est humaine. Point. Cela dit, les moyens dont usent les hommes pour cultiver leur apparence changent au fil des siècles et selon les lieux, se chargent de significations différentes... et suivre les lignes de ces courbes signifiantes peut s’avérer fort intéressant. En cela, étudier l’engouement actuel des Occidentaux pour ces "fleurs de métal" qui s’épanouissent à qui mieux mieux sur tous les épidermes en le liant à la fascination ambiante pour tout ce qui touche au tribalisme et à ce que l’on pourrait appeler, à la manière classique, "l’état de nature" se justifie pleinement. D’autant que la marque tégumentaire, le tatouage surtout, met en jeu la relation à l’autre bien plus qu’une quelconque tenue vestimentaire, et cristallise davantage d’ambivalences.

Si David Le Breton a le souci de circonscrire assez précisément son propos - le titre et le sous-titre en définissent les limites - sans omettre de le rattacher, dans son introduction, à des pratiques relevant d’un même rapport au corps (régimes, chirurgie plastique, body building...), il lui confère une direction douteuse en le présentant comme étant la continuité d’un de ces ouvrages précédents traitant des "conduites à risques" ; il le médicalise. Le ton de ses phrases, leur style donne à penser que le recours au marquage corporel relève d’une pathologie, tout comme l’adolescence qui, sous sa plume, de période particulière de la vie devient un âge médicalisable à merci. Insidieusement, il ressort de ce livre que le marquage corporel, du "truc de truand ou de rebelle", devient implicitement un "truc de jeunes". Et l’on ne manquera pas de noter au passage comment la marginalité est restreinte à l’affichage de marques obscènes ou agressives...

Il n’est pas question de remettre en cause l’honnêteté d’une démarche scientifique - le nombre de témoignages convoqués et leur diversité attestent d’une véritable volonté de l’auteur de puiser ses informations à la source même - mais de souligner l’usage qui est fait de ces données. On a l’impression de lire une compilation à partir de laquelle sont tirées des conclusions sommaires, péremptoires, d’un ton jargonneux - insupportable. Sans compter que l’ouvrage abonde en redites, semble tourner en rond, et que l’auteur ne cesse de citer ses écrits antérieurs. Ainsi, ce qui avait pour ambition de décrypter une sémiologie corporelle en pleine évolution tourne très vite à la dissertation verbeuse et prétentieuse. Ce livre paraît bien ne devoir rien apporter de neuf, et l’abondance de témoignages, qui aurait dû le cautionner, quelque part le dessert car David Le Breton les a amputés de toute chaleur, de toute passion - de tout émerveillement dont pourtant marqueurs et marqués, dans leur grande majorité, ne se départissent jamais quand ils évoquent leurs marques.

Et si ces dernières attirent votre curiosité, plongez-vous d’abord dans les revues spécialisées, parlez avec les gens concernés : rien ne remplace la magie d’une rapport humain, et vous en apprendrez bien plus qu’en lisant cet essai sommaire, se mordant la queue à l’occasion - abstenons-nous de qualifier de "superficiel" un livre traitant de la peau... - bref, peu intéressant.



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Rrose Selamoor, le 22 avril 2004 - article538.html
David Le Breton, Signes d’identité - Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Métailié, 2002, 228 p. - 18,00 €.
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