Pour un premier roman, Ella Balaert sort des chemins largement battus de l’exploration narcissico-autobiographico-bien-de-chez-nous. Voici en effet l’histoire de Mary Read, pirate de son état, personnage réel que les mers du XVIIIe siècle ont vu naviguer entre tempêtes et dévergondages. Ella Balaert construit un roman subtil qui explore les rivages de la femme, en ces temps où il fallait se déguiser en homme pour avoir le droit d’être libre. En filigrane, une once de féminisme intelligent, trois pincées d’une poésie marine si douce qu’elle flatte les narines, la quête d’un moi féminin ancré dans un corps d’homme (ou bien la quête du jumeau masculin ?), tout ceci agrémenté d’une écriture vivre, impeccable, romanesque au possible et parfois piquée d’un je-ne-sais-quoi de conradien. Bref : Mary pirate, un premier roman déroutant, vivifiant, à l’opposé sans doute des modes - et qui s’en plaindra ?
Un nourrisson (mâle) meurt, un autre (femelle) naît deux ans après : c’est toute la vie de Mary, fille unique, sans père ni fortune, qui sera marquée par l’empreinte du double. Sa mère l’habille en garçon, lui fait porter le prénom du frère disparu. C’est, dit-elle, qu’il est plus facile de vivre en pantalon ! Mary se plie, sans trop de difficultés d’ailleurs. A l’âge où les jeunes filles minaudent, elle vadrouille dans les rues d’un Londres misérable. S’engage dans l’armée, toujours masquée. Elle y rencontre son futur mari, pour lequel elle abandonne les armes et retrouve un jupon, ouvre une auberge, mais le mari meurt !... alors elle quitte l’auberge, s’engage sur un bateau, mais le bateau est attaqué par des pirates !... Mary devient donc pirate à son tour, manie le coutelas... mais au monde des pirates nulle femme ! On finira par la découvrir, elle, l’usurpatrice. On la condamnera, elle, la revendicatrice. On voudra même l’exécuter, mais, finaude, elle meurt dans sa cellule avant qu’une corde ne serre son joli cou.
Existence rebelle, cachée, dans le péril et l’ivresse du large. Destin exceptionnel d’une marginale, qui croise sur sa route Anne Bonny, elle-même pirate, elle-même masquée puis démasquée, condamnée puis graciée. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une scène bouleversante : une bataille a fait rage, les pirates heureux se saoulent, les voiles du Sans Mercy clapotent sous la brise, et Anne s’approche de Mary. Du désir dans les yeux et dans les mains - elle ne sait pas encore que sa proie est une femme. Tout le long du récit, alors qu’on explore le passé de l’une et de l’autre, l’instant se suspend à cette main qu’Anne avance, pour saisir son pirate au col et l’embrasser sans doute. Fascinante construction littéraire, et l’on plonge dans le cœur de chacune d’entre elles, et l’on attend une révélation, un drame, une tragédie... Car dès le début, bien sûr, il est clair que nulle n’en réchappera d’avoir osé, d’avoir pensé, d’avoir vécu, seule et indépendante, amoureuse parfois mais jamais soumise, du sang sur les mains, du sang entre les cuisses, du sang jusqu’à l’accouchement ultime qui ne donnera rien.
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