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Poésie
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Depuis que j’ai commencé ces chroniques sur la poésie contemporaine, j’ai essayé d’indiquer, à plusieurs reprises, pour quelles raisons, il est nécessaire de transformer notre rapport épistémologique à la poésie. Nouvelle relation de lecture, car l’objet poésie semble avoir bien changé, s’être détaché de toute doxa préconcevant la chose poésie à un ensemble de critères, qu’ils soient linguistiques ou bien sensibles, comme peut le rappeler de même Christophe Hanna dans Poésie action directe (ed. Al dante). En effet, et tel est le cas d’auteurs aussi divers que Jean-Michel Espitallier ou Julien Blaine, ces poésies, se démarquent de toute empreinte d’a priori transcendantal pouvant en prédéterminer en puissance les traits caractéristiques et reconnaissables, les structures virtuellement actualisables, les champs lexicaux ressortant proprement de la poésie. Les analyser, c’est comprendre ainsi d’une part de quelle manière, leur "mauvais genre" impose de les suivre et de nous laisser impacter par elles, afin de déterminer leur champ d’implication, et les règles qui sont les leurs, et d’autre part quels pourraient être leurs généalogies, leur horizon intime de constitution, qu’il soit conscient ou inconscient.

Une nouvelle fois, le livre que je présente ici, n’est pas à proprement parler de la poésie, de ce propre qui recherche une authenticité transcendante attestant de la Poésie. Une nouvelle fois, un livre se présentant selon une tentative nouvelle de formalisation poétique, et donc de rapport au lecteur. Et hop, d’Eric Arlix, dans le prolongement de Mise à jour, esthétiquement se présente comme les notes narratives d’une enquête, une sorte d’analyse rétrospective mais quasi-immédiate avec l’action. On suit la pensée d’un agent secret, agent Et hop, qui se tansformera en ennemi de cette organisation. Mais ici il ne s’agit pas d’un roman, parcellisé, se démultipliant stylistiquement par des répétitions séquentielles, introduisant des ritournelles au sens de ce qu’explique Christophe Fiat dans La ritournelle (ed. Leo Scheer), il hybride poésie objectiviste, analyse conceptuelle socio-politique et narrativité d’une ego-fiction qui par bien des traits ressemblent à la description de modules de scénario de jeux vidéo. Récit qui n’en est pas un, ici encore une littérature sans genre, une écriture qui exige de la part du lecteur d’en saisir dans l’émergence même de sa matérialité, les propres règles de fonctionnement et d’agencement.

Ceci d’autant plus dans ce livre, qu’Arlix opère sans cesse la porosité entre d’une part le détail d’une existence réelle de la fiction, et d’autre part la description de phases de jeu, mettant à distance le narrateur de ce qu’il vit, comme s’il agissait face à un écran, pris au cœur d’une partie de jeu d’aventure-action. Comme si cette enquête qui se déroule à l’ère du "capitalisme phase 4", n’était que l’intitulé d’une partie de l’aventure d’un jeu = "Et hop". Par la compréhension de cette porosité, de cette oscillation entre réel et ludo-fictionnel, peu à peu, et ceci grâce à la forme elle-même, il nous fait saisir que cet écart est celui de la double intentionnalité qui s’est sédimentée en nous, en tant que lecteur appartenant à un monde, où le spectacle s’est substitué en totalité à un quelconque réel ontologique, en montrant l’absolue vacuité, l’insaisissable possibilité. Car l’effet pragmatique sur notre réflexion est évident, Arlix indique que cette dimension du jeu n’est autre que celle qui régit nos intentionnalités, ce qu’il explicitait déjà parfaitement dans Mise à jour, avec sa seconde partie (Groupetto), montrant par le simulacre de l’enquête linguistico-sociologique, en quel sens l’entreprise de jouissance de soi en tant qu’ego conduit à l’existence sous la modalité du jeu, de la performance, de la gestion de données. Celle-ci pouvant alors être perçue à travers la logique du score.

Donc Arlix poursuit le projet de décrire dans Et hop, le "capitalisme phase 4", monde sans autre réalité que les duplications fictionnelles d’existence que les gueux autoproduisent automatiquement de génération en génération : Les fictionnalisations symboliques répétitives matraquantes sont si puissantes qu’elles activent génération après génération des automatismes comportementaux non personnalisables. Le capitalisme phase 4, si on y prend garde, n’est autre que notre réalité, déjà aperçue par Debord et sa société du spectacle, (è/ai)re de jouissance généralisée, pour tous, sans exception, impliquant que l’existence soit le véhicule performatif pour celle-ci. Certes, tout au long du livre, sa définition reste elliptique, car en fait, celle-ci est incluse dans le texte, en imprègne le style, et plus exactement, ce capitalisme-là apparaît à travers la narration elle-même et sa concrétion stylistique. Ceci n’est pas sans rappeler, mais tout autrement, le choc d’un American Psycho de Bret Easton Ellis. Mais la fiction d’Arlix ne vient pas s’inscrire dans le cadre symptomatique d’une répétition neutralisée (roman de politique-anticipation), mais tout à l’inverse son but, par la répétition absurde des leitmotive de cette société déréalisante, anesthésiante, est d’établir une défictionnalisation de ces processus, une démystification des dynamiques qui servent à asservir les masses par le contrôle de leurs émotions et sensibilité. En effet, non seulement l’auteur utilise des motifs linguistiques hype de la société actuelle et en généralise l’usage, mais en plus, il cut, dans le texte lui-même, les ritournelles de la publicité, des slogans, mais non pas dans la seule référence ornementale, une sorte de contextualisation historico-réaliste, mais dans la volonté de déréaliser ces slogans et d’en montrer l’efficace au niveau des inscriptions en mémoire. Le déplacement opéré par la répétition perturbe l’évidence d’association telle qu’elle est visée par la publicité. Le repositionnement établissant de nouveaux rapports, ou bien neutralisant toute référence par la saturation des slogans sources (être mieux chaque jour. La manipulation est totale. Le plus grand choix, le plus grand réseau. Le niveau général d’immersion est très fort. Vous avez la priorité. Je ne sers à rien et c’est maintenant archiclair. Si on en parlait ? Je m’apprête à changer de cap. Just do it. Prendre une décision claire. Jouer gagnant. Je sens que je sus prêt. C’est la chance de votre vie. Je me sens vraiment. Réserve naturelle de votre organisme - p.46) Littérature à impact pragmatique, la quatrième de couverture prévenait d’emblée, il s’agit là d’un programme critique qui a pour but de requalifier pour le lecteur la logique d’appréhension du monde, et ceci selon la modalité d’une enquête que l’on suit au travers des notes d’un agent Et hop et de sa réversibilité/mutabilité.

Toutefois, si le livre d’Arlix, au niveau du constat, vise juste quant à la description, reste qu’il témoigne encore, du point de vue de son jugement, de certaines formes d’illusions propres au situationnisme ou encore à des critiques de la techno-sphère du virtuel comme celle de Paul Virilio. Certes, tout semble être recouvert par la fictionnalisation générale de la surproduction symbolique de la réalité, cependant, la dichotomie observée, entre celui qui perçoit cette illusion et les gueux (qu’ils soient riches ou pauvres), est-elle encore valable pour autant ? Est-ce que ce pas de retrait qu’opèrent les situationnistes, dans un geste de confrontation et de volonté révolutionnaire, peut encore légitimement se prévaloir d’être pertinent ? Ce qu’Arlix manque dans son livre en fait, n’est autre que le passage à l’absolu de cette société, qui ne laisse plus aucune extériorité pour la pensée, qui ne permet plus aucune autre intentionnalité que celle de forger des agencements précaires dans ce tissu du monde, des agencements non plus à visée révolutionnaire, ou émancipatrice, mais éthique. Car, et c’est là ce que je reprocherai aussi bien à Christophe Hanna d’un point de vue théorique qu’à Arlix, ils postulent encore la possibilité d’un par ailleurs, par ailleurs qui n’est autre que l’indemne d’un sujet non canalisé ou form(at)é par cette société du spectacle. Or, justement en cette ère nouvelle qui s’ouvre depuis l’émergence des sociétés de l’information et de sa saturation des consciences, ce qu’il faudrait réussir à penser, ce n’est plus seulement les conditions critiques en vue de la mise en lumière des agencements opérés par cette société, mais bien plus les conditions éthiques d’une action au cœur de ce monde sans extériorité.



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Philippe Boisnard, le 18 avril 2004 - article508.html
Eric Arlix, Et Hop, Al Dante, 2003, 89 p. - 15,00 €.
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