Diplomatie et dévotion,
un tableau à quatre mains
Lorsqu’il vit pour la première fois le retable, Dürer le nomma "le chef-d’œuvre intelligent". Un mot qui résume sans doute tout ce que pour lui l’intelligence impliquait, du savoir à l’élégance, de l’équilibre à la majesté.
Pour les fidèles de l’époque, ces panneaux représentaient une épopée de la foi, une vraie catéchèse obéissant à une volonté calculée dont la maîtrise souligne la rectitude. Un tableau animé par des esprits qui partout courent comme des incandescences et rayonnent de joie.
Avec Van Eyck, les Van Eyck faut-il mieux dire, la réalité est saturée de signification. Par tempérament, le pas de ces hommes du nord pèse lourd sur le sol. Ils n’omettent rien de cette réalité et alimentés par cette croyance de plus en plus généralisée que l’être et les biens terrestres sont d’essence divine, ils en projettent vers le ciel les aspects ordinaires et concrets aussi bien que transcendants et moraux. Aucune avarice chez eux, plutôt une prodigalité constante qui justement leur fait voir la terre de très haut. Cet agneau-rédempteur vient bien d’un troupeau qui paît dans les prairies humides des Flandres mais il s’exhausse en raison même de sa pureté céleste.
Les Van Eyck, Hubert et Jan, les créateurs du retable appelé L’Agneau mystique, ne doivent pas être séparés, comme cela a été longtemps fait. Alors que le prénom du cadet a été retenu par l’histoire, il est acquis désormais que celui de son frère est à mettre pratiquement au même niveau de compétence et qu’ils ont travaillé l’un et l’autre au retable, peut-être alternativement. Certes la renommée de Jan est telle que l’on oublie celle d’Hubert.
Né en 1390 à Maaseyck (ou selon d’autres sources à Maastricht ?), entré tôt au service de Jean de Bavière à La Haye et à Liège, Jan Van Eyck devient en 1425 valet - on disait alors varlet - de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Grand voyageur, il parcourt l’Espagne, le Portugal où il séjourne assez longtemps, chargé sans doute de missions secrètes par son maître. Il aurait effectué un voyage en Italie. En 1427, il est reçu à Tournai avec honneur et s’établit ensuite à Bruges où il se marie, travaille et meurt en 1441.
En synthèse, une vie de "diplomatie et de dévotion". Selon Bartolomeo Facio, c’était " un savant dans les lettres et la géométrie" mais la théologie resta sa source première. Enlumineur de formation - les frères du Limbourg qui composèrent et illustrèrent les pages des Très Riches Heures du duc de Berry ne sont pas loin - il met au point l’emploi régulier de l’huile dans la peinture, ce qui va lui permettre de bien contrôler la pose des couleurs et d’en accroître les effets.
Aussi avec ce procédé un peu nouveau, en ne perdant rien de son penchant pour l’exactitude, cet artiste peut-il parvenir à concilier sur l’étendue plate du panneau l’infiniment petit et l’infiniment grand.
Quant à Hubert, si les éléments précis manquent parfois, on sait qu’il était établi à Gand en 1424. Des miniatures du Bréviaire de Jean sans Peur montrent combien Hubert avait lui aussi un sens raffiné de la composition et le goût des harmonies de couleurs.

Retable de l’Adoration de l’Agneau Mystique, par les van Eyck (1432).
(Eglise Saint-Bavon, à Gand)
L’œuvre est trop magistrale pour en épuiser en quelques regards et en une poignée de mots toute la portée. Elle requiert une approche particulière dont ce livre montre l’étendue et la complexité. C’est une "ouverture divine" que page après page, il explique et documente. L’auteur compare, analyse, fait référence à toutes les sources possibles pour conduire son enquête. Il s’appuie sur une véritable mine de pièces d’archives qui mettent en valeur l’extraordinaire qualité du retable. Comment Van Eyck dessinait, comment il peignait, quelles sont les différences entre les factures des deux frères selon les panneaux ?
Pour permettre de suivre l’étonnante aventure de ce chef d’œuvre, les données rassemblées par Albert Châtelet abondent, sont précises et viennent à l’appui d’une iconographie éblouissante, autant par sa qualité que par sa diversité et ses nouveautés.
C’est ouvert bien sûr que le retable éblouit et fascine. Il se lit avec une sorte de ferveur esthétique et mystique. Retenons quelques éléments de cette fresque rédemptrice. A remarquer d’abord la profusion des personnages, l’excès des détails et l’éclat des couleurs, nettes, comme vernissées et imperméables à l’usure du temps. L’ensemble relie la Genèse à l’Apocalypse ou mieux, l’Alpha à l’Omega, sigle qui se lit dans un carreau du volet des Anges chanteurs sous une réduction volontairement ésotérique : AGLA. Aux deux extrémités, dans le registre supérieur, modelés avec respect mais véracité, attendent Adam et Eve. Devant eux, appliqués, exultant, les Anges musiciens d’un côté, de l’autre les Anges chanteurs qui entonnent un de ces motets mis à la mode par Guillaume Dufay, cantor du duc. "...Débutez le concert, frappez le tambourin et jouez la douce harpe et la lyre...".
Ce chœur séraphique est somptueusement vêtu de chapes rouges, vertes ou brunes, fermées par des plaques à pierres précieuses. Les boiseries, les pupitres, le pavement couvert de monogrammes, tous frottés de cire fraîche, ont été méticuleusement ouvragés. A eux tous, ils font entendre une belle musique liturgique.
Encadrant Dieu le Père, coiffé d’une tiare et enveloppé de pourpre, assis, se tiennent la Vierge orante portant un manteau bleu qui fut jadis vert et Jean Baptiste l’intercesseur, drapé lui dans une tunique brune. La plinthe comprend cinq tableaux. La foule en marche converge vers l’Agneau, symbole d’une Pâque de mort et de résurrection, attirée qu’elle est vers cet autel vermillon comme le sang versé.
Cet agneau immaculé, confiant, vivant mais aussi immolé, au foyer de toute l’œuvre, est le pacte qui unit la terre au ciel. Il est un et trois en même temps, il est la figure du Christ remis au Père dans l’effusion de leur amour qui est l’Esprit. Venus de loin, à pied ou à cheval, chevaliers, juges intègres et simples pèlerins, ermites sortis de leurs grottes s’avancent dignement. Des papes, des patriarches arrivent à leur tour puis des cardinaux à chapeaux rouges, les confesseurs, de saintes femmes, une multitude qui va grossissant, se pressant dans la verdure. Un immense Saint Christophe conduit cette foule dévote. C’est l’Eglise en marche, le peuple à consoler.
Dans ces visages, il faut voir Charlemagne, Godefroy de Bouillon, Saint-Louis, peut-être le roi Arthur et Jean sans Peur. Dans ce petit visage de femme, ne serait-ce pas la fille du peintre, Lievine. Le cavalier souriant qui porte un rosaire rouge, des vêtements noirs, le visage tourné vers le spectateur, est Van Eyck lui-même. Un diadème d’anges blancs, dont certains balancent des encensoirs, entoure le support majestueux de l’animal immolé, tandis que d’autres croisés et martyrs, accèdent au baptistère octogonal.
Le paysage alentour est baigné de lumière, celle-là même qui donne à l’air sa densité vaporeuse. Le fuseau des cyprès, la modulation des pins parasol, un palmier, d’autres arbres, les fleurs de fraisier ou de ficaire, poussent branches, rameaux, ramilles et feuilles. La végétation exulte, elle est d’ici et aussi de là-bas, du nord et de ce fonds méditerranéen où les essences moins connues grandissent malgré l’eau rare et saturent l’air de leur parfum entêtant.
Au fond, Gand et Utrecht découpent sur le bleu léger d’un ciel de dimanche de printemps leurs silhouettes dentelées, l’horizon est vallonné. Des oiseaux volettent, de lents nuages circulent. Beaucoup de grandeur, beaucoup d’innocence. Le peintre flamand a nimbé cette totalité du réel d’une spiritualité édifiante. Il se dégage une note de glorification reconnaissante et un pacte de félicité sobre mais exaltante.
Le critique Erwin Panofsky écrivit un jour que les armes grâce auxquelles Jan Van Eyck remporte ses victoires avaient être forgées à Sienne. Sans doute, mais pas seulement. Dans le sol de ses ancêtres, il avait puisé la juste appréciation des choses obéissant à un ordre connu et stable auquel il se soumit de bon gré. Sa ferveur lui permit de prendre toutes les libertés et d’être l’héritier heureux à la fois de l’application qu’inspire la Germanie et des enthousiasmes de la latinité.
Jan Van Eyck avait pour devise, Als ik kan, "De mon mieux". Ce fut une décision intime d’émulation constante, directe, répétée et sans cesse ravivée entre les deux frères. Qu’elle soit venue d’ici ou de là, affinant autant qu’elle amplifie, leur peinture réveille nos pensées vers ce qui les renouvelle, comme ces clartés de l’aube dont parlait Goethe qui sont tirées peu à peu de la nuit pour emplir les contours d’un jour nouveau et proposent une lumière qui "traverse le grand cristal pur".
Professeur honoraire d’histoire de l’art à l’université de Strasbourg, spécialiste de la peinture européenne du XVe siècle, l’auteur nous donne avec cet ouvrage en tous points remarquable de clarté et d’érudition, le résultat de quatre années de travail et de soixante autres qui les précèdent et les étayent, toutes consacrées à fréquenter ces deux maîtres qu’il rapproche désormais et que l’on dissociera plus. Aboutissement et couronnement d’une vie de passion pour un témoignage insigne de l’art du XVème siècle, ce livre offre de nouvelles perspectives de compréhension. Sa lecture convaincra aisément toux ceux qui connaissent l’art de cette période de fastes et veulent l’approfondir davantage ; elle séduira tous les autres, en leur proposant des clés inédites.
Un de ces livres qui d’office peuvent prendre place dans une bibliothèque éclairée.
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