http://www.lelitteraire.com
l'Actu des livres
 Contacter
 Nadia Agsous
Ses derniers articles :
Colette
Colette (I)
L’islam dans les médias
Mouloud Aounit, une marche pour l’égalité
Rue Darwin - Rentrée 2011
De la violence à la persécution, femmes sur la route de l’exil
Rue Darwin - Rentrée 2011
L’ampleur du saccage
Michel Foucault
Décoloniser l’esprit
Osez... faire l’amour au bureau
Michel Foucault (II)
Michel Foucault (III)
Michel Foucault (I)
Afric hotel
Ernest Hemingway à 20 ans - Un homme blessé
Les Baies d’Alger
Alger, quand la ville dort
Le citoyen de verre - Entre surveillance et exhibition
Béjaïa, Centre de Transmission du Savoir
  
4715 articles en ligne


Inclassables
afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article

Publié dans l’ouvrage collectif que les éditions de l’Herne ont récemment consacré à Colette, dans la partie intitulée D’une rencontre à l’autre : Colette et Simone de Beauvoir(pp. 177/186), l’article s’attache, d’une part, à analyser l’influence que l’écrivaine a exercée sur S. de Beauvoir. Et d’autre part, à mettre en exergue les points communs entre les deux femmes de lettres. Par ailleurs, l’auteure dévoile les raisons qui ont incité S. de Beauvoir, quinze années après la parution du Deuxième sexe, à émettre des critiques à l’égard de celle qu’elle concevait durant son adolescence et jusqu’en 1949 comme "un modèle à atteindre".

Dans la première phase de la trajectoire de vie de S. De Beauvoir, de 1848 à 1949, Colette apparaît comme un personnage littéraire qui a une double fonction. Elle est à la fois un moyen de séduction et de stimulation. Elle occupe de ce fait une place importante dans la vie de S. de Beauvoir puisqu’elle est célébrée, adulée, admirée et comparée à "une formidable Déesse-Mère". L’oeuvre de Colette est appréhendée comme le lieu où S. de Beauvoir trouve un écho à ses volontés et à ses aspirations féminines. A ce stade, Colette est estimée notamment pour la finesse de son esprit, son intelligence intellectuelle et sa capacité de « subvertir les stéréotypes bien pensants dans ses analyses de la psychologie des femmes », écrit E. Lecarme-Tabone. Cette attitude admirative à l’égard de Colette apparaît notamment dans la lettre que S. de Beauvoir écrit à son amant américain, Nelson Algren ((1).

C’est dans « Le Deuxième sexe » que S. de Beauvoir rend un vibrant hommage à son aînée dont l’oeuvre, romans et textes autobiographiques, est citée de manière abondante. L’auteure va au delà du simple fait de citer en référence les idées de Colette. Car très souvent, elle prend la liberté de les résumer, de décrire les personnages, de puiser des arguments pour illustrer ses thèses, de réécrire certains passages en prenant le soin de les développer. C’est ainsi qu’elle s’imprègne des analyses de son aînée afin d’enrichir et de compléter sa propre expérience, de renforcer ses positions et de donner de la consistance à ses arguments notamment ceux relatifs à la question de sa libération en tant que femme. Par ailleurs, outre le fait que Colette ait contribué à stimuler le désir d’écriture chez S. de Beauvoir qui, dès l’adolescence nourrissait le rêve de devenir écrivaine, cette dernière a notamment puisé dans l’oeuvre de son aînée un certain nombre de thèmes tels que l’amour de la nature en tant qu’espace qui permet aux femmes d’être elles-mêmes, la bisexualité féminine, l’amour hétérosexuel, la célébration de l’amour de la vie, le "travail de deuil" qui incombe à une jeune fille avant son entrée dans l’âge adulte, l’initiation sexuelle des femmes, les affres du mariage arrangé pour les femmes, les déceptions du mariage d’amour, la question de la vocation maternelle, les relations avec la mère et d’autres sujets que l’article met en évidence.

C’est notamment les textes où Colette évoque sa bisexualité qui éclairent S. de Beauvoir sur des aspects comme par exemple les multiples formes de l’homosexualité féminine, « le trio amoureux » dans lequel se retrouvent les femmes bisexuelles que Colette désignent sous le nom de unisexuelles alors que S. de Beauvoir emploie le terme lesbiennes ; le rôle actif de ces femmes en raison essentiellement de leur volonté de vivre les multiples facettes de l’érotisme.
L’un des points communs des deux auteures relatifs à cette question concerne les raisons et les circonstances qui favorisent les amitiés amoureuses et ainsi l’homosexualité féminine. Pendant que Colette cite des facteurs tels que la puberté, la solitude, la prison, "le snobisme, les aberrations"..., S. de Beauvoir attribue l’homosexualité aux lieux et aux milieux fréquentés par les femmes tels que les bureaux, les pensionnats, les ateliers...
C’est également grâce à Colette que S. de Beauvoir explore la question de l’amour hétérosexuel que son aînée a analysé de manière exhaustive faisant ressortir la dimension complexe de ce phénomène tout en mettant l’accent sur ses dangers. Par ailleurs, les analyses de Colette dans Claudine à l’école et Le Blé en herbe fournissent à S. de Beauvoir des éléments dans sa description du fruit vert cette "figure à moitié sauvage, à moitié assagie - dont la fonction est d’exprimer l’idée d’une hésitation entre l’indépendance enfantine et la soumission féminine" (E. Lecarme-Tabone).
Dans le chapitre consacré à la mère, S. de Beauvoir plaide en faveur de l’avortement. Pour renforcer son positionnement, elle met en évidence les conséquences dangereuses de l’avortement clandestin notamment pour les femmes des classes populaires en s’appuyant sur des éléments consignés par Colette dans la nouvelle intitulée Gribiche. Dans cet écrit, S. de Beauvoir puise des informations sur les pratiques abortives de l’époque et les dangers sur la santé de la mère notamment.

Bien que la pensée et les analyses de Colette nourrissent les écrits de S. de Beauvoir, il n’en demeure pas mois qu’à partir de 1949, date qui correspond à la seconde phase de la trajectoire intellectuelle de S. de Beauvoir, cette dernière émet des réserves et prend de la distance à l’égard de celle qui fut son modèle. Les raisons de ce comportement semblent liées à deux facteurs essentiels.
Le premier renvoie à l’évolution de la trajectoire intellectuelle de S. de Beauvoir. CAr à partir de 1949, l’auteure du « Deuxième sexe » acquiert une notoriété et compte parmi les figures célèbres du paysage littéraire français. Elle est considérée comme une personnalité intellectuelle engagée et parvient à s’imposer comme "un modèle d’émancipation féminine". Bien que Colette soit devenue une "véritable institution" (2), elle devient aux yeux de S. de Beauvoir son égale en quelque sorte.
Le second facteur est lié à un certain nombre d’idées prônées par Colette que S. de Beauvoir ne semblait pas approuver. La première concerne sa conception relative aux femmes. En effet, contrairement à S. de Beauvoir, Colette ne prônait pas la libération des femmes et l’égalité des sexes. Elle défendait plutôt l’idée d’une "libération de la singularité féminine" ainsi qu’une "différence sexuelle".
La seconde idée a trait à la croyance profonde de Colette en des "valeurs sûres", au mépris qu’elle affichait à l’égard des autres femmes et à son désintérêt pour tout ce qui relevait du champ du politique. "Sa complaisance à soi-même, son mépris des autres femmes, son respect des valeurs sûres ne m’étaient pas sympathiques", écrit S. de Beauvoir dans La force de l’âge.

D’une manière générale, même si l’admiration de S. de Beauvoir à l’égard de Colette et l’identification à son personnage et à ses idées ont décliné quinze années après la publication du Deuxième sexe, il semble pourtant important de mettre en évidence l’idée selon laquelle les deux auteures françaises avaient des points communs lesquels ont contribué à favoriser leur rapprochement. Car les deux femmes avaient, selon E. Lecarme-Tabone, "une volonté de dépasser les limites assignées à leur sexe, une admirable capacité de travail, une commune avidité face à la vie qui leur a permis un accomplissement exemplaire, tant littéraire qu’humain".

Notes :
1) S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren. Un amour transatlantique, 1947-1964, Gallimard, 1997. Texte établi, traduit de l’anglais et annoté par Sylvie Le Bon de Beauvoir (1997).
2)En 1936, Colette est membre de l’Académie Royale de langue et de littérature française de Belgique. En 1945, elle est élue à l’Académie Goncourt. En 1949, elle est Présidente de cette institution.

Bibliographie :
Colette :
1900 - Claudine à l’école, Paris, Albin Michel, 1958.
1901 - Claudine à Paris, Paris, A. Michel, 1960.
1902 - Claudine en ménage, Paris, Klincksieck, 1975.
1903 - Claudine s’en va, Paris, French & Europea, Pubns, 1957.
1910 - La Vagabonde, Précy-sous-Thil : Editions de l’Armançon, 1994.
1920, 1920 - Chéri, Paris, Fayard, 1920.
1922 - La maison de Claudine, Paris, Hatier, 1987.
1926 - La fin des Chéri, Paris, E. Flammarion 1926.
1932 - Ces plaisirs, Paris, J. Ferenczi & fils 1932.
1933 - La chatte, Paris, B. Grasset 1933.
1934 - Duo, Paris, Ferenczi 1934.
1936 - Mes apprentissages, Paris, Ferenczi, 1936.
1941 - Le Pur et l’Impur, Paris, Hachette, 1979.
1944 - Paris de ma fenêtre, Genève, Éditions du Milieu du Monde, 1944
1949 - Le fanal bleu, Paris, Fayard, 1988, ©1987.
1950 - En pays connu, Paris, Ferenczi, 1950.
1957 - Six Novels, New York, Modern Library, 1951-1957.

Simone de Beauvoir
Mémoires d’une jeune fille rangée,Paris, Gallimard, 1958. (réédité en 1972)
La force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960. (réédité en 1986)
La force des choses, Paris,Gallimard, en II volumes, 1963 (tome 1 et 2 réédités en 1976).
Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, en II volumes, 1943 (tome 1 et 2 réédités en 1986).
Les Mandarins, Paris, Gallimard, 1954 (tome 1 et 2 réédités en 1972

Extrait choisi :Lettre à Nelson Algren
« ... Très belle dans sa jeunesse, elle se produisait au music-hall, couchait avec un tas d’hommes, bâclait les romans pornographiques ; puis elle a écrit ses vrais livres. Elle adorait la nature, les fleurs, les bêtes, l’amour physique... Elle couchait également avec des femmes. .. A 75 ans, elle a conservé un regard fascinant, un charmant visage triangulaire, mais elle est devenue très grasse, impotente, un peu sourde ; malgré tout, quand elle se met à raconter, à sourire, à rire, nul ne songerait à regarder une femme plus jeune et plus jolie... »



Il y a 9683 signes dans cet article.
Nadia Agsous, le 27 janvier 2012 - article4823.html
Gérard Bonal et Frédéric Maget (sous la direction de), Colette, coll. Cahiers de l’Herne, Editions de l’Herne, octobre 2011, 336 p.- 39,00 €
©2004-2012 LELITTERAIRE.COM.
Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction.

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)


afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article
générer une version PDF de cet article Version PDF



Tolkien, un auteur à (re)découvrir.
Entretiens sur l’art
Jacques Rancière à Marseille
 
http://www.lelitteraire.com
Les articles les plus consultés
 Recherchehttp://www.lelitteraire.com

Romans | Nouvelles | On en parle | Pôle noir | SF | Essais/documents | Inclassables | Poésie | Poches | Chapeau bas ! |
On jette ! | DVD | Théâtre | Les érotiques | Événements | Entretiens | Dossiers | BD | Jeunesse | Manga |
Beaux livres | Arts croisés | Le littéraire TV |

Copyright © 2004-2012 lelitteraire.com - Tous droits réservés - 
Site optimisé 1024x768 - IE 5x et +, Firefox 3.0.3 et +, Safari 4.0 et +

Rédaction
Contacts
Mentions Légales