L’image fixe pour l’éternité un instant de vie, nous dit Ikko Narahara, l’un des tout premiers photographes japonais contemporains, cette ombre du monde présent que l’on pourrait aussi appeler image fantasmagorique. La photo transmet l’éclat d’un instant, témoigne d’une certaine réalité, d’une poésie angulaire selon que celui qui appuie sur le déclencheur est reporter ou artiste. Voici un livre différent de tous les autres, un livre événement qui débroussaille un peu le paysage littéraire trop enclin à laisser pousser chiendents et orties sous prétexte que la parcelle est noble. Or, voici une nouvelle preuve que le monde de l’édition est multiple, et qu’il n’aura de cesse que de s’enrichir grâce au travail remarquable des "petits éditeurs" qui injectent sans interruption du sang neuf dans les veines de cette vieille dame sclérosée...
Les éditions Zulma nous livrent un photoroman extraordinaire qui nous démontre que la forme est à jamais indéfinie, et qu’une histoire peut se raconter de mille manières. Voici donc le récit incroyable d’un grand reporter vétéran du Viêt Nam mis en parallèle avec la destinée d’une jeune étudiante japonaise éprise de bondage. Ils sont tous deux habités par le démon de la photo... Jusqu’au jour où ils vont se croiser. Romain Slocombe est aussi un artiste aux facettes interchangeables : un jour romancier, puis photographe, cinéaste quand il ne dessine pas... Artiste ne voulant point dire exceller dans un seul domaine, Romain Slocombe fait voler en éclats les verrous des ghettos culturels et des écoles, il invente une nouvelle norme narrative, transgresse les genres, épie les réactions, oublie ses personnages pour mieux les surprendre, affiche des images, déploie des univers.
Plaisir, esthétique, philosophie, masochisme, voyeurisme... Sans juger ni infirmer, Romain Slocombe nous donne ici un nouvel état des lieux du monde dans lequel nous vivons, triste, violent, funèbre, mais néanmoins toujours enclin à laisser percer une once de lumière, une particule de joie dans le reflet d’une larme suscitée par un plaisir violent, un orgasme libéré dans la lecture d’une infinie tristesse...
Comment expliquer le choc des civilisations que nous subissons aujourd’hui mieux qu’en écrivant cette histoire mêlant culture japonaise et éducation anglaise ? Dans l’impossible rapprochement des extrêmes voici l’ombre de Mishima qui plane sur les premières pages, comme pour nous avertir que derrière le masque du chanteur se cache l’autre vérité. Mishima, si viril en apparence, était gay. Sa mascarade de coup d’Etat lui a servi de décor kitsch, sanglant et politique pour un spectaculaire et sublime double suicide amoureux - l’orgasme final au moment de se faire trancher la nuque par son amant.
L’art du bondage est incompris en Occident. Tout juste est-il interprété par les imbéciles comme une perversion relevant de délires sadomasochistes. Or il n’en est rien. Très souvent, les pratiquants sont végétariens et non violents, ils n’écraseraient même pas une fourmi ou un moustique qui les empêcherait de dormir... Le bondage est l’art d’emmener une femme vers l’île insoupçonnée du plaisir absolu, une sorte de plage zen où le corps se reposerait sur le sable blanc pendant que l’âme serait portée vers le nirvana... C’est un art raffiné, complexe, aux règles subtiles et codées.
Les coups se firent de plus en plus brutaux, déchirant l’air, claquant sur la peau nue, arrachant cris étouffés et gémissements à Kyô qui tentait de ruer et se cambrer dans son filet de cordes de chanvre, se tortillant, échevelée, face rougie barrée par le blanc du bâillon, éprouvant - j’en suis persuadé, tellement son excitation était visible - orgasme après orgasme, vagues après vagues de plaisir qui venaient éclater et se briser, avec l’explosion du bruit de la cravache, et l’écume qui jaillissait d’entre ses cuisses, coulant sur le collant déchiré.
N’oublions pas que le Japon est resté reclus sur lui-même jusqu’au milieu du XIXe siècle, et que son intégration dans le concert du monde s’est accomplie très vite, d’une manière violente. Sous couvert de modernité certains rites légendaires et coutumes ancestrales furent interdits. Plusieurs guerres ont parachevé l’explosion de la société originale. Il y a donc un profond sentiment nostalgique qui s’est ancré dans les cœurs nippons, et, souvent, leur préoccupation principale relève de la volonté forte de ressentir l’avant. Attacher, tourmenter une très jeune femme (...), c’est, au bout du compte et des années... retrouver enfin l’innocence qu’on avait perdue.
En miroir de l’art du bondage, John Terence Boyle, ce grand reporter lassé des hommes, nous rapporte quelques faits divers de la guerre du Viêt Nam, quelques faits d’armes héroïques aussi, l’histoire d’un bataillon de jeunes étudiantes belles comme le jour dans leur ao daï mais terriblement efficaces lorsqu’il s’agit de manier le bazooka ou l’AK47 pour repousser les yankees. Et comment ne pas y voir une nouvelle page écrite contre l’expansionnisme américain au lendemain de la chute de Bagdad ? Faites l’amour pas la guerre ! Vous voulez vous offrir le grand frisson ? Au lieu de prendre votre fusil, abandonnez-vous au maître des cordes : L’exaltation mentale qui intervient après que j’ai ôté les cordes, augmente la prise de conscience du corps et de la sexualité. Et les marques laissées sur la peau, sont comme un tatouage tribal.
La philosophie médiévale ne dit pas autre chose : La tendresse cistercienne s’étend à la nature, aux arbres, aux fleurs et aux oiseaux. Elle est présente dans l’écriture qu’elle poétise et rend ailée, dans le chant des pierres de l’église et des cloîtres.
L’homme trouvera peut-être son destin dans sa reconnaissance à la nature et dans la recherche de son moi par l’achèvement de son plaisir dans l’introspection des univers multiples qui habitent son esprit. Jamais dans la violence imposée ni dans un unique modèle social.
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| Romain Slocombe, La Japonaise de St. John’s Wood, (avec des photographies originales de l’auteur), Zulma, 2004, 141 p. - 15,00 €. |
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