Je suis fan d’Alina Reyes depuis la première heure. Autant dire que cela ne date pas d’hier. Le Boucher (1988) a été un électrochoc et un véritable petit moment de plaisir solitaire, un bel orgasme littéraire, une forme de contemplation linéaire partie d’une feuille noircie de petits signes cabalistiques et d’images irréelles... pour aboutir à un feu d’artifice. Une extase. Alors, forcément, depuis ce mémorable privilège de lecteur, je n’ai de cesse que de la guetter sur les étagères, dans les listings, sur le ouèbe... Je picore, je pioche ici ou là le titre qui pourra me rapprocher de ces premières amours... Quand tu aimes il faut partir (1993), Moha m’aime (1999), Autopsie (2000)... et aujourd’hui cette Chasse amoureuse qui n’est pas sans rappeler les plus belles envolées de la poésie moderne où le poétique n’est plus justifié dans un pied métrique à la rigueur toute conservatrice, mais plutôt dans la musique, la ritournelle d’images et de sons que procure le rythme de la lecture imposée par la construction en prose et, justement, l’absence de norme.
La poésie gagne en liberté ce qu’elle perd en formalisme et ouvre la fenêtre de mondes nouveaux aux mouvances rondes et chaudes comme le sein d’une femme ou un cul rond. Langues de l’eau, des rêves et de l’amour... Langue du corps... Flux et reflux de toute langue où tangue et file la barque de la pensée... Bel homme à l’infini, toute langue ne s’arrache-t-elle pas du néant avec une violence inouïe ? Car, une nouvelle fois, Alina Reyes ose le nom, le matricule, le nominatif tout autant que l’allégorie et appelle ce qui convient d’être nommé comme il se doit. Si Tourterelle ne vit que pour et par le désir, c’est qu’elle en a décidé ainsi et personne n’a rien à y redire. Si elle aime à s’endormir le sexe de son amant dans la bouche comme une petite fille sa tétine c’est son droit. Personnellement je souscris à ce péché mignon et je n’en dors que mieux, plutôt que de savoir un gros naze de fasciste qui ronfle avec un 9 millimètres parabellum sous son oreiller, à deux pas de chez moi. On a les plaisirs que l’on mérite ! Tourterelle est jeune et veut le rester : surtout ne pas devenir vieille, comme ces mémères aussi grasses et molles que bavardes. Imagine-toi qu’elles voyageaient toutes séparément mais qu’au bout de deux minutes, les voilà en train de déballer leurs histoires dégoûtantes d’enfants, de gendres et de belles-filles aux situations avantageuses, de petits-enfants et de maris, de maladies et de vacances, l’horreur intégrale.
Tourterelle est un ange, une fille encore libre, qui vit entre fantasmes et réalité, elle arpente sans vergogne les territoires de son existence : son sexe (volume, proportion, odeur, couleur, puissance évocatrice, source de plaisir), les livres (anciens et modernes), les peintures, la maternité, les villes anciennes et la montagne, puits éternel de ressources où elle vient recharger les batteries et se baigner dans la virginité absolue... Amoureuse d’un poète qui se refuse à elle, elle finit par se livrer à une quête inlassable de sensations extrêmes qui, d’une manière paradoxale, pourraient la rapprocher de cet homme. L’œil aux aguets, le corps enflammé, elle arpente le vieux Paris, dont les pierres lui racontent toutes de multiples histoires. Pour faire une pause, elle part pour de longues marches en solitaire dans les Pyrénées. Là, perdue au milieu des montagnes, luttant contre le froid, la fatigue, la peur, elle atteint au sentiment du divin et à une réconciliation avec elle-même.
Grands arbres nocturnes qui tendez au ciel vos racines dorées de vos branches feuillues faites vibrer profonde la terre puits d’amour. Quand on aime, tout est prétexte à formuler et à chanter l’amour. Contempler un tableau, écouter de la musique, admirer une statue... Un bronze de Rodin sera l’étincelle qui vrillera l’âme de Tourterelle. Comment, d’ailleurs, ne pas succomber face à cette Je suis belle en forme de 7, éclairée par un soleil réjouissant, marquant les traits de la barre oblique et de la femme horizontale, l’homme force dans l’espace et dans l’inversion du 7 en 4. L’amour nous met à nu et notre nudité scintille, nous sommes charnels et éthérés, nous sommes l’absolu même de l’amour, qui n’est pas un sentiment mais une formule mathématique follement élégante et pointue, 1+1=7. De formule mathématique il n’en est point question ici puisque l’amour se conjugue au pluriel et que un plus un ne font pas deux mais plusieurs amants que Tourterelle collectionne comme autant de pulsions, de désirs, de paris, de jeux érotiques dans le tourbillon de la vie qui doit être une farce lyrique, ou ne pas être.
Mon salaud, tu m’as bien méritée. Je t’aime et je te crève, je te crève à m’aimer. Tu sais ce qu’il faut me faire et tu me le fais, tu me le fais, et moi je suis là, éperdue contre toi, à mourir et mourir de jouir... Voici donc la langue une nouvelle fois chamboulée, tourneboulée, piétinée comme les raisins sous les pieds des vignerons pour en extraire la substantifique moelle, le nectar de l’ivresse onirique, la force évocatrice du mot juste célébré à l’aune du grand soir... Je, femme. Cuisses, fesses, vulve, seins. Lui, homme. Muscles, poil, couilles, colonne. Je, lui, jour et nuit, en joue, à nu, à jouir ou nuire. Cœur, corps, quête. Voir, savoir. Vœu, vivre. Nuit d’or, nuit de velours, qui sait combien de temps dure la nuit quand on la dort, la nuit d’amour ? Jours noirs de guerres, nuit blanche de rêve. Corps-chrysalides que le plaisir ouvre... Dans une prose finement ciselée, à la richesse des mille et une nuits, se noue le roman d’une passion, ce roman inattendu où, autant que le sexe des hommes, le sentiment de la nature exalte le désir amoureux. La vie est belle et la voilà célébrée dans la gloire des corps.
Bel homme aux yeux d’argent, d’argent qui étoile les cieux, aux lèvres de framboise, au torse de prairie, au ventre d’herbe fraîche et aux cuisses de pierre, bouche d’or où chaque mot d’un rêve dort, bras plus vastes que l’horizon, plus intime qu’un buisson, torse-océan où voyagent et se perdent mes joies et mes chagrins, dos de dauphin qu’en garçon je chevauche (...), vois, je suis la clé de sol sur ta porte tracée, puissant homme à la langue de sable et aux pieds de galets, au sexe d’écume et aux mains de tempête, bel homme, ventre dur où dure le plaisir, ventre-monde sous ma tête ronde, cuisses-piliers, sex-colonne, chair de terre au grand air cuite où mes dents enfoncées savourent la glaise originelle, chair-volcan, mains de flammes, prunelles abyssales, nez-renard, fesses-terrier, mollets-dents, bouche-bouche, sexedehors-sexededans, peur-plaisir, perte-cri, bel homme, bel homme, bel et puissant homme, encore sois mon homme...
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| Alina Reyes, La Chasse amoureuse, Robert Laffont, 2004, 267 p. - 19,00 €. |
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