De guerre lasse...
Si la mort prochaine est un prétexte des plus courants en matière de construction romanesque et le long monologue intérieur une forme narrative elle aussi fort courante, il n’en reste pas moins qu’en choisissant pour narrateur un grand photographe de guerre à l’agonie qui jette un regard amer et sans concession sur sa vie passée et en optant, de surcroît, pour une narration à la première personne, Chahdort Djavann se donnait là les bases d’un récit puissant- de ceux qui vous prennent tripes et âme pour ne plus vous lâcher de si tôt. Mais il aurait fallu pour cela ne pas trop sacrifier aux poncifs, ou du moins y consentir avec élégance et subtilité. Or il est clair qu’aucun de ces deux traits ne sauraient convenir à la plume de notre auteur.
Soit, convenons qu’avec pour narrateur un photographe de guerre, il est difficile, voire impossible, de ne pas déraper à un moment ou à une autre sur la peau glissante des lieux communs suscités par les inévitables considérations polémiques autour de l’esthétisation de l’horreur, de la frontière ténue entre voyeurisme malsain et volonté de témoigner, de l’argent gagné sur le dos des victimes...etc. Admettons aussi qu’évoquer la guerre, c’est s’ouvrir tout grand le boulevard des propos métaphysiques sur la nature humaine, la destinée et les liens qui unissent la vie et la mort - tout un programme. Et comme si ce péril clichéique ne suffisait pas, l’auteur d’en rajouter encore en plongeant son personnage dans les affres d’une enfance misérable d’où la mère est absente - encore que cette absence soit sujette à caution - et en le confrontant aux difficultés d’une relation de couple.
Par les thématiques abordées, on constate donc que l’auteur ne travaille pas dans la dentelle, et c’est pire encore en matière d’écriture... répétitive jusqu’à la nausée, elle reproduit d’un peu trop près le radotage d’un agonisant. Et dit à mots par trop découverts ce qu’il aurait été plus fin de laisser entendre. Comble de l’artificiel, le dialogue entre le narrateur et Lilith - cette photographe de guerre rencontrée en Tchétchénie : l’on assiste à une sorte de longue partie de ping pong où les deux locuteurs s’envoient l’un l’autre les pires clichés qui soient à coups de phrases toutes faites. Pour paraphraser l’une de leurs répliques, rien ne nous est épargné : de la " femme femme " qui se sent plus d’affinités avec le démon qu’avec les anges à la scène de baise sous les bombes.
"Écriture haletante", dit la quatrième de couverture. De fait l’auteur use et abuse de phrases courtes ou elliptiques, de juxtapositions interminables - et le rythme en effet ressemble à la respiration saccadée d’un homme à bout de souffle. Mais c’est bien d’abus qu’il s’agit, et au lieu de créer une rythmique au service de son récit elle semble plutôt cultiver ses ellipses comme d’autres les carottes ou les patates : avec gros sabots et gants de jardin. Et l’on pourrait recourir à la même comparaison pour évoquer son maniement du paradoxe : La vie va vers la mort. Nous vivons pour mourir. Peut-on imaginer plus éculé ? Et le texte en regorge !
A rechercher de manière si évidente la grâce du style et de la phrase percutante, Chahdortt Djavann a perdu celle de la sobriété, de la retenue signifiante. Elle a sans nul doute investi beaucoup de temps dans le travail formel, mais ces efforts sont trop manifestes, trop apparents dans son écriture, qui s’aplatit jusqu’à un au-delà de l’ennui qui a nom exaspération. Elle n’a pas su s’y prendre avec son sujet qui par l’excès même de son potentiel tragique et sordide eût réclamé du non dit et du suggéré. Elle n’émeut pas. Ou du moins ne m’a pas émue, loin de là. Entre Autoportrait de l’autre et moi ce fut une rencontre ratée.
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