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Beaux livres
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Les fantômes de la cité

C’est en 1966 que Ernest Pignon-Ernest intervient pour la première fois in situ en représentant une silhouette humaine grandeur nature. Depuis, s’inspirant du Saint-Suaire ou des ombres pétrifiées des victimes d’Hiroshima, il libère ses grandes images métaphoriques dans la cité, exposant son travail, ses sérigraphies de corps torturées ou simplement présents, comme un rappel à un travail de mémoire trop souvent omis. Sa technique extraordinaire, ses dégradés de gris, ses ombrés merveilleux des détails du corps, les mains notamment, si difficiles à dessiner, font que l’on reconnaît au premier regard son dessin... De l’image acheiropoiète (miraculeuse, en quelque sorte, car n’étant point le fruit d’une main humaine) à l’impression naturelle et fantastique de l’ombre d’un sujet pulvérisé par une explosion atomique, Ernest Pignon-Ernest s’approprie l’idée qu’une figuration libre, neutre, révélée de ces corps, donc aussi directe et non interprétée, peut induire un travail de réflexion. Produire une émotion, tout en conservant une certaine neutralité dans la mise en perspective, ce mouvement immobile du dessin provoqué par la seule interprétation de l’œil...

De Rimbaud s’invitant dans les rues, à ce couple d’exclus apparu sur les friches du projet d’axe Vercingétorix qui devait voir l’autoroute du sud débouler jusqu’à la gare Montparnasse, et qui a causé bien des démolitions dans les quartiers de Paris avant que l’on arrête le projet, les personnages d’ Ernest Pignon-Ernest sont partie prenante du lieu qu’ils habitent, même un court instant, celui de l’exposition publique par excellence, présence soudaine, songe artistique pour passants interpelés et invités à (re) penser leur quotidien, à s’envoler vers l’ailleurs.

Ainsi, Ernest Pignon-Ernest peut-il à loisir condenser dans l’espace libre des rues le sens de ses interventions dans la représentation de corps reproduits dans leur apparence, hors tout champ artistique ajouté. L’on peut donc avancer, sans trop de risque de se tromper, l’idée qu’il travaille, non sur le corps mais bien avec, le métamorphosant en un outil visuel, un concept, une image qui devient alors emblématique.
En effet, le réel réside désormais dans la concrète réalité corporelle de ces humains plongés dans des lieux à première vue inappropriés, mais au final totalement adaptés à l’œuvre d’art ainsi proposée aux regards de tous, car elles provoquent une réaction et suggèrent une symbolique.

Ces affiches placardées ici et là, toujours à bon escient, jamais au hasard mais bien pour dénoncer, célébrer, encenser, ne sont pas des signes d’un créateur publicitaire en mal d’annonce mais bien la marque unique et merveilleuse d’un artiste fou qui a compris avant tout le monde la place que devait avoir l’art dans la cité. Comme la poésie d’avant se psalmodiait dans les théâtres urbains, la peinture d’Ernest Pignon-Ernest est populaire, humaine et résulte du choix de sa mise en place dans telle rue, sur tel édifice, tel mur choisis pour leur résonnance symbolique et/ou en fonction de critères visuels bien précis.
Par exemple, la couleur jaune de Naples a-t-elle influencer le choix d’une façade d’église, à moins que ce ne soit l’effritement du mur... Tous ces détails sont exploités pour que la dramaturgie spatiale de l’image affichée donne son maximum dès le premier regard, qu’elle happe le passant pour l’extraire de son quotidien et lui imposer une vision. Sa vision, car chacun sent à sa manière tout le poids de cette verticalité affichée. Chaque regardeur plie sous ce poids, s’écrase et comprend alors la fragilité de cette chair de papier accrochée là, sous ses yeux...

À l’instar du Caravage qui choisissait des femmes et des hommes de la rue pour poser les personnages sacrés de ses tableaux, Ernest Pignon-Ernest a osé détacher le Crucifié pour ne s’occuper que du corps, l’élément essentiel, finalement, et lui donner une autre croix, tout aussi particulière : le mur. Le mur, la rue, la cité : l’espace quotidien des vivants.
Il a donc nourri son image - ce qui se confirme par l’absence d’idéalisation et de pathétique - de la chair d’un vivant plutôt que du cadavre de l’emblème, ce qui lui permet d’actualiser le thème, d’être en phase avec son époque. Universel tout en brisant le dernier tabou, Ernest Pignon-Ernest redonne la première place à la réalité monstrueuse actuelle, la négation de l’humain qui est, avant tout, un corps, que l’on ose lui substituer pour imposer tout le panel virtuel de la modernité.

Venant en complément d’Extases, ce bel ouvrage (à petit prix, et c’est important de le signaler) regroupe une cinquantaine de textes d’auteurs divers qui accompagnent d’extraordinaires photographies de sérigraphies collées, placardées, en des lieux insolites. Une fusion totale avec le décor (de Ramallah où Darwich hante les ruelles à Nice où elles firent scandale en y dénonçant un autre, le jumelage de la ville avec Le Cap, à l’époque de l’apartheid), un décalage d’une grande force : tous ces clichés témoignent d’une action à jamais disparue, un acte gratuit d’humanité première, indispensable aujourd’hui pour crier que l’homme n’est pas un numéro mais bien un corps.



Il y a 5215 signes dans cet article.
François Xavier, le 6 septembre 2010 - article4164.html
Ernest Pignon-Ernest, Face aux murs, coll. "Des images et des mots", 165 x 200, photos N&B et couleurs, Delpire, juin 2010, 144 p. - 28,00 €
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