La beauté sanctifiée de Delacroix
Initialement paru en 2005 chez FMR, un éditeur et une revue d’art de très haute tenue, dont nous vous avons relaté dans ces mêmes colonnes tout le bien que l’on en pensait, voici désormais à la portée de tous ce texte magnifique servi par une mise en page particulièrement soignée, un papier huilé et de très très belles reproductions. Un livre d’art en poche, en somme, un livre de poche qui nous raconte une aventure artistique extraordinaire : le voyage au Maroc de Delacroix qui débuta le 4 janvier 1832. Car il n’y a pas que les tableaux exposés, notamment au Louvre, il y a aussi, surtout, ces carnets de croquis et de dessins à l’aquarelle qui imposent, en quelques simples coups de crayon et un peu de couleurs, un univers unique, une culture ancestrale drapée dans sa superbe.
Et il y a les chevaux... que Delacroix aime peindre et mettre en scène comme si les hommes n’avaient pas toute cette capacité à habiter l’espace, toute cette force intérieure qui est prête à bondir hors du cadre pour s’exprimer et donner à voir une autre vision du monde. Oui, le cheval bénéficie chez Delacroix d’une attention toute particulière.
Le plus suggestif de tous les peintres (Baudelaire) nous donne à voir des toiles qui s’ouvrent sur une immensité de sens, d’émotions et de rêves. Delacroix est un peintre-poète, un voyageur curieux qui s’étonne de tout, dont l’imagination le dépasse... alors il la laisse gambader et corrige ses excès d’un coup de trait.
Delacroix débarque à Tanger et découvre un peuple nonchalant, disponible à la vie, aimant rire et s’adonnant au plaisir de la gratuité du geste.
Et c’est cette beauté, des lieux et des gens, qui va le fasciner. Il s’extasiera devant ce peuple. Sera introduit dans des familles juives de Tanger, s’émerveillera pour la beauté des femmes, qu’il trouvera admirables au point de les comparer à des perles d’Eden...
En effet, quand le regardeur se perd dans Saada et Précidia Benchimol il comprend alors pourquoi tant d’hommes perdent la tête devant une femme d’Orient. Les deux modèles du tableau déclinent une telle beauté, si énigmatique et si bienveillante à la fois, comme si la splendeur pouvait protéger. D’ailleurs l’une d’elles a une pudeur inquiète, et il semble bien que ni l’une ni l’autre ne jouisse d’une réelle liberté, comme si leur beauté était leur prison...

La grâce des dessins qui habillent les fameux carnets vient sans doute de cette hâte à travailler qui tenaillait Delacroix : en effet, il devait presque peindre en cachette ses esquisses pour échapper au reproche que des passants religieux pouvaient lui faire et ainsi les réaliser "au vol avec beaucoup de difficultés à cause des préjugés des musulmans contre les images", rapporta le peintre à l’un de ses amis ; ou alors parce que le mouvement des êtres et des choses était si vif qui fallait faire ces croquis dans le mouvement même du modèle, saisir ce que l’œil voit au moment où il le voit dans le stress de la concentration requisse par le sensation d’être en danger...
Et tel Rimbaud, voilà notre peintre qui devient poète sans le savoir : "la mer bleu foncé comme une figue ; les haies jaunes par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès..."
Oui, ce Maroc est un infini spectacle car il se compose de gens qui n’ont pas la même conception du temps qu’en Occident. Ici prime la durée intérieure, le mouvement du soleil et de la lune, les saisons dans leur entier, les traces physiques de la terre, les rides sur les visages, les larmes comme la pluie. La modernité n’a pas encore de prise dans ce pays fort et orgueilleux car les coutumes ont la peau dure.
Mais Delacroix parviendra à s’infiltrer dans les interstices et à capturer quelques images qui donneront naissance à ces dessins d’une beauté naturelle, notamment ceux qui servirent d’esquisses à Femmes de Tanger étendant leur linge. Un grand écart quand on le compare à La Liberté guidant le peuple, cette femme torse nu, quelle révolution, quelle audace ! Une témérité qui n’aurait pas eu sa place au Maroc tant les femmes sont soumises à un code strict.
Voyage enchanteur aux pays des saveurs du sud et des couleurs chaudes et savoureuse, comme un fruit bien mûr, ce livre de poche est un petit trésor.
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