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Jeunesse
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Rentrée 2010

Le point de divergence imaginé par les auteurs se situe pendant l’épidémie de grippe dite espagnole, qui toucha entre 1918 et 1919, près d’un milliard d’individus et fit entre soixante et cent millions de morts. (La Première Guerre Mondiale fit environ dix millions de morts et vingt millions d’invalides) Les survivants se retrouvèrent avec un odorat diminué de façon permanente par le virus.
Un siècle après, si le virus est toujours actif et touche tous les enfants au cours de leur seconde année, la médecine a pu en contrecarrer les effets mortels, sans pour autant réussir à redonner un odorat total. Des religieux, les Flagellants ou Chevaliers du sang, profitant du désarroi des populations, arguent d’une malédiction divine et installent une loi draconienne. Ils instaurent des castes, classent chacun selon la nature des odeurs qu’il peut percevoir, et s’arrogent le monopole de cette identification. Ils traquent impitoyablement les quelques personnes qui pourraient ne pas être affectées par le virus, les Odorants Absolus.

Mathis a été recueilli à l’âge de cinq ans et, depuis, élevé par les moines de Tarakea, en Tanzanie. Il est blanc aux cheveux blonds et aux yeux verts. Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours perçu les odeurs bien que son passeport sensométrique le classe en Odorant Animal Fauve. Il se considère, à dix-huit ans, comme un damné, marqué par le mal puisqu’il résiste à la punition de Dieu. Il vit dans la terreur que ses capacités soient découvertes, ce qui le condamnerait.
Anne-Marianne Geslin, en tant qu’élève ingénieure en biologie, doit effectuer un stage. Elle a fini par accepter d’aller chez GenPharma, un laboratoire de Neuchâtel dont le PDG n’est autre que son oncle. Qu’elle n’est pas sa surprise quand David Jayat, le responsable du service Génome, lui demande de remettre de l’ordre dans un fatras d’archives. Révoltée, elle veut se plaindre à son oncle qui, lors du déjeuner auquel il l’a conviée, reconnaît être le responsable de cette situation.
Une semaine plus tard, elle dégage, du fond de la pièce, un carton qui contient les affaires personnelles d’Erwan Clémantin, un chercheur. À la cantine, elle interroge Camille, une secrétaire avec qui elle a sympathisé et qui a une quinzaine d’années d’ancienneté au laboratoire. Elle lui avoue qu’ils se sont aimés, mais que celui-ci est mort dans un accident de moto. La veille de son décès, il lui avait confié une enveloppe. Le lendemain, Anne-Marianne prend connaissance du contenu. C’est de la dynamite. Le frère d’Erwan, en Afrique, a trouvé le moyen de vaincre le virus.
Honorio, un paramilitaire, est envoyé en tanzanie avec son équipe pour retrouver cette thérapeutique. Après quelques recherches, il identifie Mathis comme le remède vivant. Voulant le ramener en Suisse, son équipe se heurte au commando envoyé par les Flagellants, prévenus par Jayat, leur taupe chez GenPharma.
Mathis et Anne-Marianne vont devenir l’enjeu d’une guerre sans merci entre les tenants de la guérison et ceux de l’obscurantisme. Ils vont devoir fuir, le garçon étant en danger de mort...

Concomitamment à la mise en place d’un univers tout à fait cohérent dans sa construction, dans sa constitution et dans ses composantes, Danielle Martinigol et Alain Grousset développent une histoire pleine de fureur et d’action. Ils multiplient à l’envi les coups de théâtre, les rebondissements, les péripéties et offrent un récit dynamique tout en explicitant leur univers uchronique. Outre la division en castes, ils inventent une société adaptée à la carence d’odorat avec, par exemple, le cinéma Odorama qui diffuse les senteurs que les spectateurs peuvent percevoir, des cours de mémoire d’odorat, un coffre-fort odorant qui nécessite la présence d’un représentant de chaque casse, un nez électronique...

Ils démontent et mettent en lumière les mécanismes et les rouages dont se servent les religieux pour maintenir la population sous leur emprise, pour garder le pouvoir. Ils brossent quelques portraits de fanatiques très réussis dans le domaine de l’ignoble. Ils prennent en compte l’indécision de classes sociales confrontées à la guérison de peur de perdre les quelques avantages acquis.

Ils mettent en scène, avec Mathis et Anne-Marianne, un couple de héros très empathique et d’une grande crédibilité. Ils émaillent leur récit de réflexions pertinentes et cocasses en relation directe avec notre époque. Ils jouent avec nombre d’expressions qui incluent le nez, les odeurs et s’en servent en les utilisant de façon très humoristique. L’humour est très présent dans le récit, un humour acerbe quand ils dénoncent le fanatisme.

Les auteurs nous prouvent qu’il est parfaitement possible de sortir, avec brio, des sempiternelles uchronies qui voient le triomphe du Troisième Reich ou la victoire de Napoléon à Waterloo. Sans flagornerie, il faut admettre que la plupart des titres de cette collection relève de ce principe où l’imagination offre des visions innovantes, structurées avec talent.

Sens Interdit s’inscrit dans ce mouvement. C’est un roman brillant qu’il ne faudrait surtout pas cantonner au seul public jeunesse.



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Serge Perraud, le 2 septembre 2010 - article4159.html
Danielle Martinigol & Alain Grousset, Sens Interdit, coll. "Ukronie", Flammarion, août 2010, 336 p. - 15,00 €
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