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C’est à travers deux essais critiques à portée philosophique, publiés par les Editions de l’Herne, que Yves Bonnefoy (1923/...), poète, philosophe, critique et traducteur se propose de nous livrer sa pensée sur les fonctions du tissu et de la poterie, deux ressources de civilisation qui appartiennent aux champs de l’artisanat et des arts dits "simples".
Matière première, médium de communication et d’expression, le tissu, "ces croisures de fils -qui étoffent et peuplent l’ambiance de notre vie" (P. Hugues) est un bien commun qui fait partie de notre quotidien.
Invention qui remonte à la nuit des temps, la poterie, cet ensemble d’objets en terre façonnés et cuits au four est ce qui nous rattache à la terre, à la nature et aux origines.

Ces deux éléments de l’activité humaine sont "des expériences du rapport au monde, à soi et aux autres, mais aussi de l’art, que l’on rencontre au fondement de toute culture écrit Odile Bombarde, dans l’avant-propos du recueil.
Le premier essai, Le tissu et ses œuvres est la préface d’un livre paru en 1996 Tissu et travail de civilisation écrit par Patrice Hugues, peintre qui, dans son travail, utilise le tissu comme principal moyen d’expression.
Le tissu est un moyen de communication. Il partage des caractéristiques communes avec le langage, explique Y. Bonnefoy.
Ces deux éléments revêtent une dimension essentiellement diabolique puisqu’ils constituent des lieux qui symbolisent la rupture de l’être humain avec la nature. Mais si le tissu et le langage sont de nature ambiguë et associés à la rupture et à la ruse, il n’en demeure pas moins qu’ils sont "le lieu de la rédemption possible." Et si comme tout comme le langage, le tissu est un outil de révélation, il est également ce qui se dérobe au regard. Il "cache et se cache lui-même" car lorsqu’on l’étale, "quelque chose de son être n’est pas visible" écrit Y. Bonnefoy. Le tissu peut devenir "l’un des moyens du diable." Et c’est cette dimension d’invisibilité qui confère au tissu une nature diabolique.

L’une des idées de cet essai analytique sur le tissu qui mérite d’être mise en lumière concerne l’analogie que l’auteur établit entre le tissu et le miroir. Ainsi, on apprend que les deux ont la capacité et le pouvoir "de faire illusion." Ils deviennent ainsi un moyen d’adaptation de l’image que l’être humain veut montrer aux autres. Et si le tissu a cette disposition d’être un outil par lequel on trompe autrui, il a également la fonction de faire illusion à soi-même.
Moyen vestimentaire, le tissu a permis à l’Homme d’avoir chaud. Moyen de séduction, il a le pouvoir d’impressionner celui ou celle qui regarde et contemple. Le tissu a donc cette capacité de modifier positivement ou négativement les représentations de celui ou de celle qui lorgne, fixe, dévisage, contemple et admire.
Par ailleurs, si le tissu a une fonction de protection et de dissimulation du corps, il est néanmoins ce moyen qui a aidé l’être humain à sortir de son état animal. Car l’une des particularités du tissu est d’avoir incité l’Homme à prendre conscience de son propre corps et de son être. Ainsi l’une des fonctions fondamentales du tissu est d’avoir aidé l’être humain à "se faire témoin de sa propre forme et à travailler sur celle-ci, pour attester, au plus immédiat du rapport à soi", écrit Y. Bonnefoy.

Le second essai intitulé Le travail du potier date de 1976. Ce texte a été écrit pour accompagner une exposition du potier Norbert Pierlot (1919-1979) qui a eu lieu au musée des Arts décoratifs de Paris.
À travers ce texte qui se veut une célébration de l’art du potier que Y. Bonnefoy situe entre "poterie et sculpture" et qu’il définit comme "une réflexion pour une sagesse", le poète nous livre sa réflexion sur les fonctions de la poterie sous ses différents aspects.
À l’origine de l’existence de la poterie, le potier qui, à l’image de Dieu, crée à partir de la terre humide qu’il malaxe pour imaginer des objets qu’il fait cuire afin de leur attribuer des formes en fonction de leur utilisation et utilité sociale : vases, coupes, plats, jarres, pots...

Selon Y. Bonnefoy, la poterie est symbole. Elle a une double fonction. La première est en lien avec la réalité quotidienne puisque ces objets qui relèvent de la vie quotidienne sont utilisés à des fins de préservation : eau, feu, grain... . La poterie devient ainsi le lieu du recueil "d’une essence qui s’évapore."
La seconde relève de l’ordre du sacré car en tant que "bien partagé", la poterie devient le symbole de la célébration.

L’auteur compare le vase à une page sur laquelle est "écrit la phrase qui nomme l’être." Rattaché au souvenir, cet objet devient le symbole de la mémoire car l’inscription des mots et des signes sur la surface rocheuse permet de témoigner de la présence et/ou du passage d’une personne dans un espace à un moment donné. A la lumière de ce raisonnement, le vase est essentiellement appréhendé comme le symbole de l’immortalité voire de l’insurrection.
"La poterie est langage, écrit Y. Bonnefoy. En ce sens, le vase a contribué à l’invention du langage, à la protection de son emploi, à sa préservation favorisant ainsi la liberté de l’esprit.
Cette idée de rapprochement entre la poterie et le langage réside dans le fait que les deux partagent des caractéristiques communes. L’une des fonctions du mot concerne la désignation précise du signifiant linguistique. De la même manière que le langage, l’une des fonctions du vase est de faire en sorte que son contenu concorde avec l’idée qu’on se fait de lui.

En affirmant que "les vases sont des signes", Y .Bonnefoy met en lumière l’analogie qui existe entre "la dialectique du contenu et du contenant et celle du signifié et du signifiant."
Et si la poterie est langage, elle est également poésie. Le rapport entre le potier et le poète est intimement lié. Car si la poésie est une recherche, le potier a la vocation de donner au "poète quelque chose à dire lorsque la vocation de ce dernier chancelle." Ainsi, devant l’absence d’inspiration, le potier devient pour le poète celui qui vivifie ses idées, illumine son esprit et participe à l’invention de la beauté du verbe poétique et à la transmission de l’émotion, de l’émerveillement et de l’enchantement.

À lire et à relire ces deux essais qui donnent au tissu et à la poterie toute leur importance et leur valeur.
Ces deux textes qui peuvent paraître très conceptuels et donc abstraits vous immergeront dans la pensée symbolique de Y. Bonnefoy et vous feront découvrir un esprit vif d’une finesse de pénétration et d’analyse philosophique.
Les réflexions bonnefoyiennes relatives à ces deux ressources naturelles, "passeurs" entre les cultures et les êtres humains sont une pure jouissance intellectuelle. Elles vous feront méditer sur le tissu, cette matière première qui couvre, embellit, cache, et sur la poterie dont le but est "d’entourer le vide" et vous éclaireront sur leur nature, leur fonction, leur dimension historique, philosophique, sociologique et civilisationnelle.



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Nadia Agsous, le 1er septembre 2010 - article4158.html
Yves Bonnefoy, Pensées d’étoffe ou d’argile, coll. "Carnets de l’Herne", L’Herne, avril 2010, 57 p.- 9,50 €
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