Une colonisation positive ?
On a tous en mémoire la polémique née d’une petite phrase sur les bienfaits de la colonisation française et son cortège de répliques plus ou moins fameuses : mais cela relevait tout juste d’une cour d’école primaire. Voici donc de quoi faire taire les grincheux de tout bord. Ce livre, explicitement conçu comme un échange entre la France et le Maghreb, est le témoin d’un programme de recherches (2006-2009) financé par le ministère des Affaires étrangères français, en collaboration avec la Fondation de la Maison des sciences de l’homme, à Paris. Il possède aussi un petit plus : ses auteurs ont voulu une version plus extensive et surtout émancipée ; ainsi six thématiques furent proposées, désignant des entrées quasi disciplinaires autour de l’aire méditerranéenne (histoire, économie, sociologie, linguistique, géographie et science de l’environnement).
Le programme Traces relevant de la thématique "Héritages, identités méditerranéennes, convergences et divergences, lieux et politiques de la mémoire", une petite majorité des contributeurs est issue de la classe des historiens. Mais la présence de sociologues, d’anthropologues ou de spécialistes des cultures berbères et de littérature apporte une vision globale.
Il y avait un constat : le débat postcolonial s’est plutôt orienté vers l’Afrique tandis qu’il n’avait qu’un très faible écho, tant au Maghreb qu’à propos du Maghreb. Mais cela demeurait dans le domaine public : les chercheurs, eux, avaient de quoi débattre. Et très vite l’on découvre que, finalement, il n’y a pas eu de vide entre avant et après... On est alors loin du "départ des envahisseurs" ou de la "fracture coloniale" car les contributeurs ont démontré que rien de tout cela n’a vraiment, totalement, eu lieu, même si rien n’est désormais comme avant, les demandeurs de visas et d’asile en savent quelque chose...
On assisterait alors à une diffusion de "signes parlants, voire revendicatifs" qui renverraient bien à l’expérience d’une mixité, à la fois imaginaire et concrète, et pas seulement d’affrontements, quelque chose, en somme, comme le fantôme insistant d’un patrimoine matériel et immatériel commun mais dans un paysage encore dans le brouillard. Un manque se profilerait - comme une faille accidentelle qu’on croyait (voudrait ?) refermée - qui affecterait aussi bien les anciens colonisateurs que les sociétés qui ont été colonisées, auquel parfois les mots manqueraient peut-être...
Même si les contributeurs (la moitié étant née après la décolonisation) offraient une réelle variété, tous furent néanmoins formés dans un paysage intellectuel qui manque aujourd’hui encore cruellement d’une véritable ethnographie de l’expérience vécue de la domination coloniale (Bayart, 2009) au sens de "situation coloniale" chez Balandier comme "phénomène social total". Ainsi, les textes, pris individuellement, évoquent assez peu cette histoire partagée au sens de sociétés dites "coloniales". On entend donc plutôt des histoires cloisonnées : rien d’étonnant puisque des deux côtés de la mer, les constructions politiques et les représentations idéologiques qui allaient avec le retour à l’autonomie, à la dignité recouvrée, mais aussi à la séparation voire au durcissement des frontières ; en somme, au chacun chez soi.
Àgencé en quatre séquences aux titres dérisoirement abrupts, le livre présente, comme s’il racontait une seule et même histoire, un appariement somme toute inattendu de textes sans air de famille entre eux, ni de communautés de thèmes, rapprochement destiné à susciter une lecture étonnée. "Au commencement, peut-on lire, étaient des guerres productrices de migrations qui n’ont jamais dit leur vrai nom", dont on soupçonne à peine à quel point elles impliquèrent aussi les peuples voisins. Comme un galet rebondit à la surface du lac un certain nombre de fois, que l’on ne maîtrise pas, ces violences ont déplacé des femmes et des hommes, propulsés par des régimes politiques pressés de déverser hors de leurs frontières leurs flots de pauvres... Flux et reflux humains qui ont ensemencé une terre aimée avant de la déserter...
"Puis on éventra la terre tandis qu’on pensait à prendre soin des corps et des âmes." Rapprocher la mine, la médecine humaniste et la "mission", c’est faire surgir de facto la question incontournable de l’ambiguïté et des effets paradoxaux, commune à l’exploitation capitaliste, et aussi à l’universalisme éventuellement chrétien : par l’une et l’autre, les sociétés maghrébines vont découvrir d’un côté la grève et la statut de prolétaire puis de travailleur expatrié ; et de l’autre, un rapport "moralisé" et maîtrisé à la maladie, et donc à l’individu.
Il y a donc une spécificité maghrébine, liée sans doute à la durée particulièrement longue de la colonisation. On ne parlera donc pas d’empire(s) mais plutôt de nappes ou vagues successives et alternées de brassages humains, d’hégémonies politiques et d’expansions culturelles. En effet, langues, musiques, onomastique, morphotypes humains, toponymie, paysages, religions, tout cela se ressemble tellement d’une rive l’autre...
C’est donc bien une histoire très embrouillée, "qui dure depuis trop longtemps pour que la colonisation ait pu être autre chose" qu’un épisode tragique, "gravissime certes et qui aurait pu être mortel pour l’intégrité des sociétés concernées." Mais qui ne l’a pas été : un point de vue moins paradoxal qu’il n’y paraît surtout quand on considère le problème depuis le Maroc ou la Tunisie. Du coup, la notion de métissage est impensable car tout a déjà été terriblement métissé depuis des millénaires, et, paradoxalement, l’idée de l’effacement mais aussi du désir du proche, trop semblable, se voit vaguement dangereuse pour l’intégrité de soi.
La justification et l’intérêt de cette étape intellectuelle était d’en prendre la mesure aujourd’hui.
Il y a 5868 signes dans cet article.