La Normandie... Certains aimeraient la revoir non ?
Personnellement j’ai eu la chance d’y passer quelques jours. Et pas n’importe où : au bord de la mer, près d’une des plages conquises par les alliés en 1944. Haut lieu chargé d’histoire, souvent pluvieux, peuplé de nombreuses vaches et de vielles maisons.
Enfin vielles... Des maisons de vacances abritant le passé d’une famille. En baladant mes doigts sur le rayon de l’unique bibliothèque de la demeure, regardant la dizaine de livre à ma disposition, j’étais déçu : rien de bien tentant pour me divertir sur la plage. Je me baignerais, faute de mieux... Une fois le traditionnel aller-retour jusqu’aux bouées accomplis, mon corps frigorifié m’ordonna de m’allonger sur une serviette et de ne plus en décoller. Parties de morpions sur le sable, jeux de dames où les galets noirs affrontent les coquillages blancs... Il ne me restait plus rien pour tuer le temps. Il fut donc décidé dans une réunion stratégique avec moi-même que pour combattre l’ennui, il faudrait choisir un livre. Rien n’était tentant... sauf un : Sire, de Jean Raspail. Ironie du sort, une histoire se passent sur les terres de Guillaume le Conquérant, le Bâtard devenu roi...
Vieux livre. Enfin vieux, tout est relatif. Le prix est en franc. Cela suffira à expliquer à la jeune génération que c’est vieux. Les autres connaissent forcément Jean Raspail... Non ? Sorti en 1991, Sire est un des nombreux ouvrages de Jean Raspail, un auteur quelque peu "ancienne France". Alliant à son travail d’auteur de nombreuses recherches historiques, ses livres offrent souvent une vision particulière de l’histoire, celle que nous n’apprenons pas toujours en classe.
Je dois vous avouer que, de souvenir, Sire est le premier livre de Raspail que je lis entièrement. J’avais entendu parler de L’anneau du pécheur mais c’est à peut près tout. Que je lis... que je dévore devrais-je dire. L’histoire est une fiction toute simple, plausible.
En 1999 à l’aube du troisième millénaire, soit dans un avenir proche à l’époque où le livre fut écrit, Philippe Pharamond de Bourbon, roi de France par la grâce de Dieu, est sacré à Reims... Non, n’allez pas croire que la France a d’un coup changé son fusil d’épaule. N’assiste au sacre qu’une demi-douzaine de personnes : la sœur jumelle du roi, un cardinal et quelques jeunes gens compagnons de route de l’ainé de la branche des Bourbons.
Il serait aisé de penser que Jean Raspail milite pour le sacre d’un homme et sa mise sur le trône de France, pour une restauration. Faux. Le livre n’est pas là pour défendre un retour de la Monarchie qui, aujourd’hui, semble plus qu’improbable. Ce livre se penche sur la question du sacré et ce qu’il est devenu dans notre monde : Philippe avance tout au long du roman vers le sacre et à travers sa chevauché en France nous comprenons l’utilité des symboles. De quels pouvoirs magnifiques ils disposent : traverser le temps, même lorsqu’ils n’existent plus... Nous nous souvenons encore de Gergovie et d’Alesia, symbole de la lutte Gallo-romaine alors que "personne ne sait où est Alesia".
Le soldat inconnu représente tous les morts de la Première Guerre mondiale et pourtant nous ne le connaissons pas. Même si les détails disparaissent, les symboles restent là et réunissent les hommes. Avons-nous oublié ce qui forme notre passé ?
Hélas, oui, nous avons oublié de nombreuses choses. Tout ne doit pas être retenu car tout n’était pas bon. C’est l’essentiel qu’il faut garder. Mais nous avons laissé une génération frapper la monarchie et en détruire ses symboles. Sous prétexte d’un changement politique les sépultures des rois qui par le passé avait veillé sur la France furent profané sur décision de certains représentant "vertueux" du peuple. Les objets marquant plus de quinze siècles d’histoire, telle la sainte ampoule, les couronnes et les mains de justice, furent détruites. Nous ne pouvons pas défaire ce qu’on fait nos ancêtres. Nous ne pouvons que nous souvenir.
Mais ce souvenir ne doit pas disparaitre même si cela nous force à faire un effort. Car si nous oublions, le risque que tout devienne comme Jean Raspail l’a dépeint est possible. Alors qu’en Europe de nombreux pays vivent sous une monarchie constitutionnelle, la France stigmatise souvent la royauté. Le Moyen-âge est aux yeux des enfants une période d’inégalité où naitre chevalier était une bénédiction, naitre paysans était une malédiction. Et de fait qui joue au paysan dans la cour de récréation ?
Cela vient du fait que notre manière de transmettre à la génération suivante n’est pas forcément des plus adaptée. Leur faisons-nous réellement analyser le passé correctement ? Car chacun a le devoir de transmettre. Toute la période de la royauté et des trois ordres voyait une distinction de classe sociale en fonction du travail accompli. Les religieux priaient pour tout le monde, les guerriers combattaient pour tout le monde et les paysans travaillaient pour nourrir tout le monde. Au final qui était le plus défavorisé ?
Arriverions-nous à choisir entre verser son sang à la guerre et vivre tranquillement dans son village du fruit de son labeur, bien qu’une grande partie doive être donnée aux autres ordres ? Nous n’y étions pas, difficile de trancher. Mais nous devons nous en rappeler tel que ce fut, et non tel qu’une génération a cherché à nous le faire croire.
Il faut simplement se dire que chaque époque à ses avantages et ses défauts. Il faut vivre dans son temps sans pour autant critiquer le passé... C’est d’une certaine manière ce que tente de nous apprendre Jean Raspail à travers cette défense du symbole : respecter ce qui fut et le transmettre pour ne pas oublier l’essentiel.
L’ouvrage est plus qu’intéressant historiquement. Récit de l’assaut de Saint-Denis par les terrassiers, aventure de la sainte ampoule contenant l’huile apportée à Saint Remi lors du sacre de Clovis, etc. Il n’est point question de défendre ici tel ou tel prétendant de la branche orléaniste ou légitimiste, d’affirmer que Louis XX est le roi alors que Henri VIII ne l’est pas (ou l’inverse), de proclamer le traité d’Utrecht applicable ou non...
Pas de politique, juste de la symbolique. Et de fait Philippe porte le nom de ce roi légendaire Pharamond Ier. Sacré Pharamond II, le symbole est là : il est le renouveau des rois de France tout comme il en est la fin. La France n’est plus terre de roi dans le cœur de ses habitants. Sauf quelques uns que nous suivons tout au long du livre...
Cependant, juridiquement j’aurai des choses à redire. En effet, pour Jean Raspail, pas de sacre, pas de roi. Or pas d’Ampoule, pas de sacre. Donc pas d’Ampoule pas de roi. Et comme la Sainte Ampoule a été brisée par le citoyen-député Ruhl durant la révolution... Il faut donc que Jean Raspail la fasse retrouver à ses héros.
Mais ce que nous appelons par erreur la loi salique, les lois de dévolutions de la couronne, sont claires : le roi est roi dès la mort de son prédécesseur : il succède à son prédécesseur et n’en hérite pas. De fait le sacre n’est donc que confirmatif de l’état royal. C’est donc par le sang et non par l’huile sainte que l’on monte sur le trône de France, d’où l’adage "le Roi est mort, vive le Roi" (au passage, notons que Jeanne d’Arc n’était pas vraiment au point sur ses cours de droit... elle qui appelait le Roi "gentil dauphin" alors qu’il était juridiquement, bien que dans les faits cela se remettait en question à cause de ces vils anglais, roi).
Vous comprendrez immédiatement ce qui se passe pour certains : si le sacre n’est que confirmatif et que la couronne se transmet instantanément alors... il y a toujours un roi en France, même s’il ne gouverne pas. Et ce quand bien même une République est en place et a abolie la Monarchie.
À méditer !
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