Le lyrisme reconstruit
Cette anthologie proposée par le poète T.Kling et traduite en français par J.R Lassalle retrace environ 50 ans d’écriture poétique de F. Mayröcker, poétesse autrichienne de langue allemande qui s’est vue remettre en 2001 le prestigieux prix Büchner. Dans ce recueil les poèmes sont rassemblés selon une disposition non pas chronologique comme on pourrait s’y attendre, mais thématique, le volume se divisant en 7 sections numérotées mais sans titre (au lecteur d’y retrouver une cohérence), comprenant chacune des textes dont les dates d’écriture et de parution n’apparaissent nulle part. Ce choix singulier est signifiant : il invite le lecteur à considérer les poèmes qu’il a sous les yeux comme autant de dispositifs autonomes (ou pouvant fonctionner les uns par rapport aux autres dans une relation de type thématique) situés hors du temps. Le temps chronologique, objectif, celui de l’histoire, est ainsi gommé, cédant la place à un temps purement subjectif, celui qui amène le souvenir, le sentiment de la mort, celui dont on voudrait bien qu’il suspende son vol, bref, celui qui nourrit la sempiternelle plainte lyrique du poète romantique et alentours.
Et en effet, d’un point de vue strictement thématique, la poésie de Mayröcker peut être qualifiée de lyrique. La poétesse nous amène assez clairement sur ce terrain en convoquant un certain nombre de motifs traditionnellement associés à ce type de poésie : vieillesse, peur de la mort (... effrayée cependant par la mort / je le suis, peu de jours qui me restent...), le deuil intime (mort du père, de la mère, de l’ami, de l’enfant), le souvenir aussi, d’enfance (A califourchon sur le dos dit mon cousin sa / barbe piquait piquait piquait) ou non. Le “je” s’assume comme support de la voix et comme “moi”, et s’expose, mais sans grandiloquence ni effusion ni étalage dégoulinant de sentiments : le matériau lyrique est retravaillé, ce qui passe par un double mouvement simultané de déconstruction et de reconstruction : d’un côté le lyrisme autobiographique se voit démystifié dans un processus de prosaïsation, au sens où le matériau utilisé est souvent de l’ordre de l’hyper banal, du quotidien le plus dérisoire (“petit déjeuner perturbé”) ou bien traité de façon neutre, parfois assez narrative comme pour l’écriture d’un journal (sur le prie-dieu de la chapelle du village refuse toujours d’accepter / d’avoir appris sa mort par le facteur - “destinataire décédé”), démystification qui passe aussi par le morcellement : le flux lyrique laisse la place à la fragmentation extrême, la syntaxe se disloque et les mots s’accumulent de façon paratactique (pas de “tandis que” / pas de virgule), ce qui empêche tout épanchement.
Enfin, si la plupart du temps le “ e” assume l’acte d’énonciation, la piste polyphonique comme la poétesse l’appelle elle-même donne naissance à des poèmes qui tiennent presque du collage. Un exemple, particulièrement parlant pour illustrer tout ce qui précède : Souffle printanier bonjour, une belle journée, le temps toujours beaucoup trop court - ta respiration de bonne heure au téléphone : le bleu du soleil vient d’une touffe de violettes. Cependant Mayröcker ne s’en tient jamais à une posture toute négative ou ironique, l’autobiographique et l’intime sont pleinement assumés et, dans un mouvement de reconstruction, elle se sert de cette dislocation extrême pour se situer, parfois d’une manière assez proche du surréalisme (Breton est d’ailleurs cité avec DES YEUX FOUGERES Breton) au plus près du jaillissement de l’image et du souvenir. La fragmentation se met au service du lyrisme en autorisant une écriture désentravée le langage désentravé qui permet de transcrire (il s’agit bien d’une poésie d’expression) la fulguration du cœur chantant souffle chantant (“piste polyphonique”) proprement lyrique.
Support d’une voix, le “je” est aussi support de visions, souvenirs, rêves, tableaux (une section entière est consacrée aux peintres), jardins aussi très nombreux, fleurs colorées etc. et le poème se fait parfois cataracte d’images (T.Kling). Dans sa postface, J.R Lassalle parle d’un lyrisme reconstruit où la conscience vagabonde entre mémoire, rêveries et perception et d’une poésie ayant réussi à faire la synthèse entre lyrisme et expérimentation, regard urbain, fragmentaire, habitué au montage rapide (T. Kling). Comme le remarque très justement T. Kling, la poétesse n’a jamais disposé de l’intériorité qui adoucit les contrastes dans son objectif photo, c’est-à-dire que dans ce lyrisme-là, si l’histoire est absente, le réel et ses rugosités ne sont pas gommés, pas de fusion du moi avec le monde, mais pas non plus de négation du moi ou d’objectivisme, un équilibre instable donc, et par là même passionnant.
Il y a 4865 signes dans cet article.