Au pays de l’imaginaire
À l’occasion des Rencontres d’Arles 2010 (3 juillet - 7 août), la Galerie Huit présente l’exposition Les Quatre Saisons de la Sainte-Victoire réalisée par le photographe Jean-Christophe Ballot : à travers cinquante-six images (dont seulement 46 sont reprises dans ce très bel album) de diverses tailles, l’artiste a su trouver une manière poétique et picturale pour nous montrer ce que Cézanne a si magistralement interprété dans ses tableaux...

Dès le premier cliché nous sommes transportés dans cet univers unique au monde, majestueuse montagne qui invite aussi bien à la promenade qu’à la méditation.
Et quelle belle idée que d’associer, à ces invitations au rêve, des extraits du très beau texte de Peter Handke, La leçon de la Sainte-Victoire. Car il suffit de ces sots qui lui ont tourné le dos sous l’abject prétexte qu’il avait osé exprimer un avis contraire et s’opposer à la curée qui voulait, il n’y a pas si longtemps, que le monde occidentale se défoule sur la Serbie, mélangeant les genres, usant d’amalgames, travestissant la réalité historique (Michel Collon l’a suffisamment dit et écrit) pour qu’un philosophe puisse se permettre de remettre en cause la version officielle. Mais il en fut pour la guerre en Yougoslavie (menée par l’OTAN pour d’obscures raisons économiques, liées une fois encore au pétrole) comme il en est toujours dans certains pays (dont, ô honte sur nous, la France) de l’appréciation de la version officielle du 11-Septembre qui ne convainc plus que l’administration américaine, et encore...
Donc, merci et bravo à Jean-Christophe Ballot d’avoir osé associer son nom au dernier banni des Lettres et permettre ainsi un nouveau coup de projecteur sur les écrits de Peter Handke qui, comme tout écrivain, devrait être reçu pour la seule qualité de ses livres, et admis à émettre une opinion différente de la voix officielle qui ne bêle qu’avec le troupeau des soumis...

Retour à la Sainte-Victoire, qui n’a rien à faire des querelles des hommes, elle qui règne sur la Provence depuis des siècles, et règnera encore... Non de son point culminant qui n’est pas si élevé, mais par sa beauté qui éclabousse autrement, depuis ses parois escarpées, en affichant cette longue chaîne dont la "crête dessine une ligne à peu près droite, à une hauteur constante d’environ mille mètres".
Elle pourrait paraître quelconque, cette sacrée Sainte-Victoire, mais n’oublions pas qu’elle est baignée du soleil de la Méditerranée, cette lumière si particulière qui ouvre le Moi de tout artiste qui s’y aventure. Ainsi, Ballot a-t-il succombé à son pouvoir : il est venu enfouir son visage derrière l’objectif pour n’être plus qu’un regard qui balaye le panorama, oscille entre les angles de prises de vue, étalonne les couleurs, interprète son récit intérieur qui n’est qu’art exprimé.
Le monde s’ouvre devant son objectif, il se donne dans l’ellipse d’un cillement, dans l’embrasure d’une ombre portée, sous l’écaille d’une branche. Car, à côté, demeure sa majesté Sainte-Victoire qui veille au bon déroulement des saisons. Patient, Jean-Christophe Ballot servira son art d’auguste manière, osant couleur et noir & blanc, photographies qui se muent en gravures, explosions en saturation des chromatiques sous le soleil exactement...
Contre-plongée, plan large, intimité des lieux à peine suggérés d’un voile, la patte du photographe s’inscrit dans l’effacement. Ne demeure que la montagne, immobile sous une douche de lumière, énigmatique et insolente, elle brave l’humanité déconfite et ne regarde que l’horizon infini.

Comme toute œuvre monumentale ne naît pas d’un coupe de baguette magique, il aura fallu un an à Ballot pour réussir ce pari insensé de parvenir à transmettre une émotion continue sur près de soixante clichés tirés d’une année d’ascèse passée à crapahuter autour du massif avec ses appareils...
Comme en écho à Hokusai qui a peint Trente-six vues du mont Fuji (en réalité au nombre de quarante six), Ballot lui a rendu hommage avec humour, en intitulant cet ouvrage Les trente-six vues de la Sainte-Victoire alors qu’il y a quarante-six photographies...
Cette montagne qui aurait très bien couler d’en haut, s’aperçoit dès l’arrivée sur le petit village du Tholonet, à la sortie est d’Aix. On est subjugué : "elle est nue et presque unicolore, davantage un éclat lumineux qu’une couleur. Parfois on peut confondre les contours des nuages avec de hautes montagnes : ici, tout à l’inverse, la montagne resplendissante semble au premier regard surgie du ciel".
Oui, elle étincelle comme une myriade d’étoiles qui auraient explosé au-dessus d’elle. Ses flancs brillent alors dans une lueur que l’œil détecte à peine mais que la photo aura saisie. La forêt de pins pointe ses cimes comme autant de doigts levés d’écoliers enchantés qui soulignent la bonne réponse : ici l’imaginaire est roi.

PS -
Les photos qui illustrent cet articel sont tirées du livre.
Si vous ne pouvez vous rendre en Arles, ce livre vous donnera l’occasion de pénétrer l’espace minéral et fantastique de cette montagne magique.
Sinon, vous pouvez aussi vous rendre à la Galerie Beckel-Boïcos (1 rue Jacques Cœur, 75004 Paris) de la mi-novembre à la fin janvier 2011 qui reprendra l’exposition ; laquelle sera enfin montrée une dernière fois au Pavillon de Vendôme, à Aix-en-Provence, en 2011.
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