Ravauder le vent
Exilé désormais en Australie, après avoir travaillé comme journaliste à Beyrouth, Londres, Nicosie et Paris, Wadih Saadeh transpose ses doutes et sa nostalgie dans de courts poèmes poignants ou de riches envolées si éloignées des normes classiques de la poésie que cette prosodie musicale et imagée nous arrache sans difficulté à la pesanteur étouffante qui nous cloue ici-bas. Questionnant sans relâche l’ombre qui est en lui et parfois s’en va au-delà du permis, comme si l’affranchissement des ronces pouvait libérer la clé qui sommeille en chaque être, dans cet Orient glacé qui brûle de sa surdité. Questionnant, oui, car pour se parler dans le silence hypocrite actuel il faut poser les bonnes questions encore et encore pour débusquer l’oreille non encore collée par les casques des MP3, l’oreille candide qui capte encore les bruits du monde et se détourne du vacarme des marchands...
Alors, l’innocence perdue dansera entre les pages de vers en strophes, de rimes et ballades légères puisque évoquer la gravité du monde n’est en rien pesant si l’on sait y faire. Et Saadeh maîtrise au plus au point la métrique des mots et le sens de la musicalité verbale pour nous servir une poésie magistrale sous un air de menuet.
Ne vous y fiez pas, la facilité de lecture n’est point gage de banalité mais la signature d’un ensemble réussi qui donne accès à l’essentiel dans la clarté du triomphe. L’œil se laisse prendre, l’oreille bat la mesure mais le message est bien là, l’importance de l’évocation magnifiée dans l’architecture de ces textes brandis à la face du monde comme le manifeste des possibles si l’homme recouvre, un jour, une once d’humanité...
Ferme la porte aussi
Des membres de ton corps pourraient sortir et s’égarer
Ils pourraient te prendre au dépourvu, sortir dans la rue
Et devenir les membres d’un passant inconnu,
Il faut verrouiller les membres
Pour qu’ils restent à leur place.
Ferme la porte
Sinon tu seras l’inconnu qui
Passe à l’improviste devant ta maison
Et disparaît.
Cette parole jaillit des terres rouges d’Orient nomme les choses qui dérapent et entraînent les hommes à leur perte. Alors, écoutons-là respectueusement car elle est notre mémoire, elle est partie intégrante de notre espace, elle nous habite et nous accompagne dans notre quête d’épanouissement personnel. Suivons-là dans ce pays inversé dans l’angoisse d’être. Aidons-là à porter l’espoir désespéré qui place le poète au centre des forces invisibles qui nous électrisent quand on est en présence de l’excellence...
Ici s’ouvre sous vos yeux le théâtre du monde dans des tourbillons improbables de rosée, mettant à nu le cœur du poète qui seul peut formuler l’éternité bafouée dans l’innocence de l’enfance qui n’est plus : l’avancée des âges ne rend pas obligatoirement plus sage, et la cicatrice ne pourra se refermer tant que le sang bout dans un torrent de certitudes.
Quel temps arrivera
Dans une chemise blanche ?
Quel chemin viendra
Alors que nous jouons avec les enfants ?
Quel mouton
Se nourrira de nos mains ?
Quel rêve
Alors que nous sommes déversés sur les routes
A ramasser les visages qui tombent ?
Homme à multiples facettes, Wadih Saadeh est déchiré, son âme erre en mille esquilles dispersées au gré du vent du Pacifique, mais le lieu de son exil ne lui donne pas plus de perspective que s’il était à Beyrouth. Tout est lié dans cette vie en lambeaux qu’il tente de recomposer pour en détourner la finalité.
Une œuvre à découvrir, essentielle au devenir de nos sociétés malades...
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