Que peut on écrire encore sur les voyages, aujourd’hui ? Quelle peut être une écriture des voyages à l’heure d’Internet et des connexions de masse, des blogs, des charters - pardon - des low cost ? Après un voyage à l’autre bout du monde, devenu d’une facilité déconcertante, il faudrait se taire, ne rien dire, ne rien écrire et garder pour soi la chance d’avoir pu vivre quelques moments d’authenticité préservée. Certains déments mal lunés revendiquent pourtant cette écriture du récit de voyage. Au nom de quoi ? Comment ? Franck Pavloff fait partie de ceux là, et son ouvrage Pondichéry / Goa est une forme de manifeste : le récit de voyage n’est pas mort car il est avant tout une expérience littéraire.
Peu importe que Franck Pavloff soit parti à Pondichéry et à Goa, il aurait pu partir à dos de chameau vers Tombouctou enfermé dans une malle pleine de schnouf et de scorpions que cela n’aurait eu, en soi, que peu d’intérêt. Son voyage n’appartient qu’à lui. Dans le récit de voyage, ce qui compte, c’est le récit pas le voyage... Ce livre entre nos mains, marqué du texte, lui, il nous appartient. Le voyage de Franck Pavloff est devenu notre livre, heureusement.
Peut-être justement parce que le voyage est devenu évident, trop uniforme pour les riches occidentaux, même et surtout pour ceux qui partent en voyage exotique bio-équitable - les pires... Il faudrait d’abord (re)trouver les mots pour le dire. Et si justement voyager c’était écrire ?
Alors le problème n’est plus le voyage en lui même, ni la destination, mais la conscience que l’on en a, et cette conscience est hélas irréductiblement liée aux mots pour le dire. À chacun son métier ; aux écrivains de nous dire, un peu mieux que nous, ce que voyager amène à dire. Et Franck Pavloff le fait bien, comme un pro - vrai grio sans racines.
Il ne s’agit pas d’un jeu formel, détaché. Un démographe ramènerait d’un voyage d’étude des colonnes de chiffres, statistiques tout à fait pertinentes. Il reviendrait d’Inde certes un peu fou... À l’écrivain de ramener des lignes de mots. Et les lignes de mots ici nous enserrent, nous tournent autour, nous emmènent dans une danse quasi hypnotique, expérience d’une totale cohérence.
Et voilà bien le point vital de cet ouvrage : cette cohérence parfaite et harmonieuse entre le sujet - deux pôles extrêmes de l’Inde ou deux pôles de l’Inde extrême - et la forme. Captivés nous sommes, car la capture est réelle, concrète, objective au plus haut point.
Ce récit est un portrait effectif - autobiographie d’une homme errant, un vagabond colporteur de mots aux pays des avatars. Cohérence parce que l’auteur-narrateur-voyageur semble bien malade, allergique aux discours impératifs. Refusant les définitions, il repousse le point final le plus loin possible. Les plans affirmatifs, réducteurs sont déjoués dans un jeu libre qui me rappelle Le livre des fuites. Le Clezio, bien sûr, comme Michaux, accompagnent l’écrivain en vadrouille et s’inscrivent de temps en temps dans le récit.
Franck Pavloff se démène comme un diable, à vélo d’abord puis en scooter, à ne pas fixer, mais penser le mélange et la dérive comme cette présence française qui s’efface peu à peu de Pondichéry. Il y a quelque chose de fascinant dans ce portrait intime d’un homme en quête, cherchant en passant à "éplucher les strates des sociétés", curieux de "relever couche par couche l’alliage des civilisations et des religions".
Pour ce descendant français des Bogomils, l’Inde est du pain béni. Il raconte le grand écart entre Pondichéry, ville qui dévisse lentement du passé colonial français vers l’océan et Goa, la portugaise un peu "unescosienne" qui reçoit sur ses rivages des hordes de barbares à la recherche de la "mégateuf", du pur son et à l’occasion, d’un plan sexe.
Pris dans les contradictions contemporaines, l’auteur-témoin avance et écrit comme un crabe, cherchant à "être soi-même la respiration du monde".
Aucun guide ne nous l’apprendra. Les guides... ouh ! quel mot répulsif.... ces règlements officiels de voyage, sans partage, ne sont pas une invitation au voyage, ce livre-là, si.
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