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La Palestine n’est pas que cette terre de syncrétisme religieux qui émanerait d’un savant mélange des cultes et des célébrations. Bien au contraire, en Palestine nous avons à faire à un phénomène unique qui découle du fait que les Palestiniens se considèrent comme les enfants des lieux, donc dépositaires et propriétaires de tout ce qui s’y était déroulé !
Mis face à la légitimité qu’Israël prétend imposer sur les mêmes terres, il y a ce fossé qui semble ne jamais vouloir se combler. Or, pour taire les peurs israéliennes, ne faudrait-il pas admettre que la présence palestinienne n’est en rien un obstacle ? Cesser "d’user de l’alibi d’une adversité arabe éternelle pour oser se regarder dans son miroir et reconnaître que, en Palestine, c’est l’Autre palestinien qui fut la victime et que cela ne réduit en rien, au contraire, le malheur des Juifs à travers leur histoire."

Cela valait bien un dictionnaire... 481 pages composées d’articles classés par ordre alphabétique qui racontent l’histoire, la beauté, les couleurs, les odeurs, les bonheurs, les amitiés, les malheurs, les tragédies de "cette" Palestine oubliée de l’Histoire et de son peuple qui se retrouvent prisonniers d’Israël, impitoyable "machine à fabriquer de l’absence palestinienne."
Cet ouvrage où se mèle subjectif et objectif a pour objet de vous faire connaître la Palestine, ce pays situé "hors du lieu", "hors du temps" ; cette terre à "la géographie explosée" qui prend l’allure d’une "passion désirée" devenue par la force des choses une passion héritée.
Un livre écrit par Elias Sanbar(1), l’enfant du pays qui puise dans la mémoire collective et personnelle. Un Palestinien, sans terre, exilé de son état, contraint à quitter sa terre natale, Haïfa, en 1948, l’année de la Nakba (la catastrophe), alors qu’il était âgé de quinze mois ; un homme engagé, solidaire de ses semblables, ces êtres "suspendus aux cordes du vent" (J. Genet) ; un amoureux de sa terre confisquée, un être "captif de la question de la Palestine", cette enclave, qui, au fil des années, s’est retrouvée enfermée dans un conflit qui prend l’allure d’une éternité.

Tout au long de ce dictionnaire qui propose une mémoire vivante de la Palestine, l’auteur vous fera découvrir une Palestine intime, réelle, une autre Palestine, en quelque sorte, celle qu’il connaît de l’intérieur et celle qu’il a connu lors de ses voyages en train, en avion, par bateau, en voiture, à pied..., par les lectures, ses recherches... son combat aussi, au sein des cellules du Fatah pour informer l’Occident de ce qui se passait chez lui.
L’objectif principal de Sanbar qui s’est très vite "interdit de toute autre passion, de tout autre sujet d’intérêt" consiste à "démystifier un pays" en mettant en scène une réalité autre que celle relayée par les médias et les représentations dominantes qui portent préjudice à la Palestine et à son peuple contraint à l’errance et à l’oubli.

Alors, pourquoi raconter la Palestine sous la forme d’un dictionnaire ?
Pour expliquer ce choix, Elias Sanbar ose une métaphore dans laquelle il énumère les points communs entre sa terre natale et ce choix éditorial : "les dictionnaires, leur structure, la forme dictionnaire ont la qualité d’être accordés au sujet palestinien."
De quelle manière ? "Par l’aspect fragmenté de leur construction [...] leur-multiplicité qui sont comme l’empreinte sur le papier de l’éclatement du réel palestinien, de sa dispersion, de ses profondes liaisons..."

Au-delà des histoires personnelles, des anecdotes, des faits historiques qui peignent une Palestine autrement intéressante malgré certains détails inutiles (la longue liste des amitiés avec Untel), Elias Sanbar met en lumière un fait d’une rare importance : une information volontairement occultée, aussi bien par les manuels scolaires que les politiciens occidentaux qui œuvrent, soi-disant, à une paix possible. La résolution de l’ONU du 11 mai 1949 prenant acte de l’acceptation par Israël - condition à son entrée comme membre des Nations Unies - de la résolution 194, celle du Droit au retour des réfugiés dans leurs foyers !
Ainsi, comment expliquer que le seul point, désormais, qui bloquerait dans les négociations pour la création de deux états serait un problème absurde ? Puisque demander à Israël de reconnaître une résolution qu’il a déjà reconnue relève du grand n’importe quoi ! Mais la réalité nous le ressert chaque jour. De là à penser qu’Israël ne veut pas la paix...

Pour bien comprendre la complexité du sujet, ce dictionnaire vous permettra de vous immerger cœur de la Palestine, de son histoire, de sa géographie, de son archéologie, de son cinéma et de sa politique, de sa littérature et de ses recettes de cuisine... toute cette histoire axée sur son enfermement, sa destruction et beaucoup d’autres éléments qui vous feront découvrir un pays onni ! Un peuple ! Errant ! Dispersé ! Eparpillé ! Etouffé ! Méprisé ! Emprisonné !
L’histoire, à la fois simple et complexe, d’une terre et de ses enfants blessés à jamais dans le plus profond de leur être.
Et ce sont quelques éléments de la facette complexe de ce pays, de son histoire et de son peuple privé d’un foyer à soi que nous avons choisi de mettre en lumière à travers cet article et ce, afin que nul ne pourra jamais reprendre le fameux Je ne savais pas !

A comme Absence, Ghurba, Gharîb et Mughtarib, Manfâ et Manfî (Exil)....
L’absence, dans le contexte palestinien, équivaut à une double absence. D’une part, "l’absence de chez soi", c’est-à-dire de sa terre, de son pays, de son territoire de naissance, de son lieu de vie naturel. Une absence qui est essentiellement spatiale, territoriale, et qui fait référence à l’absence du nom et à "l’effacement des cartes géographiques de plus de quatre cents localités" en terre palestinienne.
L’absence palestinienne est également temporelle car le présent est dominé par l’absence, cet effacement : la disparition des villes et des villages palestiniennes "a pris le pas sur la présence du passé disparue."

Le second type d’absence concerne l’absence à soi qui renvoie à son être, à son intériorité, à son intimité et donc à l’identité personnelle de chaque Palestinien, femmes, hommes, enfants.
Ainsi, le Palestinien est essentiellement un exilé soit un "absent de son état", selon E. Sanbar. Il est un réfugié qui fait vivre dans sa mémoire sa Palestine "réduite à l’état de souvenir par l’occupation.".
Par ailleurs, les palestiniesn-ne-s sont considéré-e-s comme des Manfiyyûn, c’est-à-dire des "exilés bannis" dont la situation les contraint à vivre une Ghurba, qui signifie en langue arabe "émigration", terme associé à la notion d’étranger qui revêt une importance capitale dans la compréhension de l’absence palestinienne.

Cependant, cette notion d’étranger fait l’objet d’un paradoxe. Car bien qu’au moment de la Nakba les Palestiniens aient cherché refuge dans les pays arabes et non dans des pays étrangers, ils ont malgré tout le statut de "résidents de la Ghurba".
Par la force des choses, les territoires arabes sont considérés comme des territoires de l’étrangéité. Car les Palestiniens se sont retrouvés dans une situation d’injonction d’oubli, un état de fait où ils étaient contraints "d’apprendre à oublier", selon l’expression d’Anton Shammas (2).
Mais si les Palestiniens, ces hommes et ces femmes bannis, qui habitent leur Ghurba oublient, ils deviendront des Ghurab et leur absence revêtira alors une dimension bien particulière pour devenir "celle de l’effacement de leur nom et des noms de leur terres.

I comme Intifada, la guerre des pierres
Le vocable Intifida a été intégré dans plusieurs dictionnaires dont Le Larousse. Que recouvre ce terme qui est associé à la Palestine et qui signifie en arabe populaire, guerre des pierres ?
C’est en décembre 1987, dans les camps de réfugiés à Gaza que commence l’intifada, c’est-à-dire des vagues de soulèvements, de révoltes, assimilés à des actes de révolution. Les acteurs ? Ces "enfants de la pierre" qui ont inscrit leur nom et leurs actes dans les annales de l’histoire de la résistance palestinienne.
Selon E. Sanbar, l’Intifada est la conséquence de "vingt ans d’oppression, de répression, d’humiliation par une armée d’occupation, du refus permanent de reconnaître l’Organisation de Libération de la Palestine comme le représentant unique et légitime des palestiniens." C’est une résistance menée par les Palestiniens dans les territoires occupés et par les réfugiés exilés.
L’Intifada a émergé de l’intérieur, c’est-à-dire en Palestine et non des lieux de l’exil où le mouvement national s’était fixé, de longues années durant, d’accomplir le saut vers l’intérieur. Il a, en effet, fallu plus de vingt ans pour que des Palestiniens qui vivent en Palestine prennent part à la résistance contre l’occupant.

Cette révolution de la pierre, menée par des enfants, a mis en lumière le caractère inégal et injuste de la situation entre Israël et les Palestiniens en matière notamment de moyens de défense : des pierres contre des moyens armés sophistiqués.
L’intifada a impliqué toute la société palestinienne : elle a mobilisé la société civile et facilité son organisation en associations et syndicats. En 1991, sur ordre des autorités locales et nationales, l’Intifada s’arrêta. C’était le temps des négociations dans le cadre du processus de paix.
Pourtant, des événements tragiques (assassinat de Yitzhak Rabin en 1995), des attentats suicides palestiniens et bien d’autres facteurs viendront contribuer à la dégradation de la situation. La croyance en la paix s’amenuise dans les deux camps. Un climat qui a favorisé l’échec des négociations de paix.

La seconde Intifada éclate en 2000. Contrairement à la première, qui fut une guerre des pierres, elle se caractérise essentiellement par l’utilisation des armes à feu. Elle "permettra à Israël de récupérer certains territoires et d’affirmer à nouveau qu’il ne faisait que se défendre et protéger légitimement ses citoyens", écrit E. Sanbar

M comme Mur
En novembre 2000, Ehud Barak lance le projet de la construction d’un Mur de séparation au Nord et au Centre de la Cisjordanie. L’idée est reprise par son successeur, Ariel Sharon en 2001. Le projet abouti à "un tracé plus étendu, incluant une zone de suture, contiguë aux lignes d’armistice de 1949, la ligne verte, celle-là même censée devenir la future frontière entre les Etats palestiniens et israéliens."
Les travaux ont débuté en 2002. Le mur est construit sur des terres qui ont appartenu aux Palestiniens. Celles-ci ont été confisquées voire réquisitionnées par ordonnances militaires notifiées aux propriétaires palestiniens.
La construction du mur est prévue sur une longueur totale de 709 kms. Résultat ? "85% se retrouvera à l’intérieur des Territoires palestiniens et de Jérusalem-Est.
Et ainsi, "9,5% de ces territoires palestiniens seront passés en territoire israélien", explique E. Sanbar.
Les conséquences sont catastrophiques : en effet, ce projet a perturbé le réseau des voies de communication rurales, a supprimé des routes, des chemins, des champs agricoles et à réduit les terres palestiniennes. Autrement dit, le mur a contribué à amplifier "la fragmentation territoriale de la Cisjordanie" la réduisant "à une série de parcelles coupées les unes des autres [...] Ce mur est un préjudice au principe de la continuité territoriale, l’une des bases de la souveraineté, indispensable à tout Etat palestinien futur", selon E. Sanbar.
Afin de protester contre cette barrière de séparation israélienne, deux localités palestiniennes, Bil’în et Ni’în organisent, chaque année, des journées de protestation auxquelles participent des pacifistes palestiniens, israéliens et des militants du monde entier.

E comme environnement naturel
La Palestine... disparue corps et biens. En 1948, lorsque les Palestiniens furent expulsés de leurs terres, ces exilés emportèrent leur Palestine dans les lieux où ils cherchèrent refuge. Dans la mémoire d’Elias Sanbar, la nature de sa terre natale demeure vivante, étincelant et éternelle. Et c’est dans sa langue maternelle, l’arabe palestinien que l’auteur invite les lecteurs/trices à partager ce moment d’intimité où sa mémoire se souvient de sa terre, de ses senteurs et de ses moindres détails qui lui confèrent une dimension propre et on ne peut plus attachante.
Ainsi, la Palestine qu’E. Sanbar a gardé dans le fond de sa mémoire dégage d’agréables odeurs d’al-Za’tar (thym), d’al-Maryamiyya (sauge), d’al-Zaytûn (olivier), d’al-Yasamîn (jasmin), d’al-Inab (raisin)...
"Malgré mon bilinguisme, mon aisance quasi naturelle à circuler dans la langue française, les habitants de ma nature me viennent toujours à l’esprit dans mon arabe maternel
, nous confie-t-il.

G. comme Genet, Jean
Dans quelles circonstances, Jean Genet a-t-il rencontré les Palestiniens ?
Durant une période difficile de sa vie, répond Elias Sanbar. À un moment où il n’écrivait plus, durant une période inféconde et de tarissement. C’était le temps des années stériles.
Jean Genet n’avait jamais été en Palestine. Son premier contact avec les palestiniens fut dans les camps des réfugiés, "les territoires de l’exil, de l’absence"... La situation des Palestiniens lui inspire Un Captif amoureux(3) : "Les Palestiniens sont les seuls qui m’aient jamais accueillis sans condition", a-t-il écrit au sujet de cette population contrainte à l’errance et à l’oubli.

Notes :
1)Elias Sanbar est écrivain,essayiste, historien, poète et traducteur des poèmes de Mahmoud Darwich. Il est membre fondateur et rédacteur en chef de la Revue d’études palestiniennes. Depuis 2006, il est ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO.
Il a publié plusieurs ouvrages dont :
Palestine 1948, l’expulsion, Les livres de la Revue d’études palestiniennes, 1984
Palestine, le pays à venir, l’Olivier, 1996
Le bien des Absents, Actes Sud, 2001, Babel, 2002
Figures du Palestinien. Identité des origines, Identité de devenir Gallimard, 2004
2) Anton Shammas est écrivain et traducteur palestinien. Il est originaire de Fassuta, dans la région de Galilée. Il est l’auteur de nombreux articles, poèmes, nouvelles et d’un roman autobiographique intitulé Arabesques(Arabeskot)(1986)qu’il a écrit en hébreu.
3) Jean Genet, (1910-1986), poète, écrivain, et dramaturge. Il est l’auteur d’Un Captif amoureux, Gallimard, Collection Blanche, 1986
Extrait :
"Autant, plutôt par jeu que conviction, j’avais répondu à l’invitation de passer quelques jours avec les Palestiniens, j’y resterai près de deux ans, et, chaque nuit, allongé, presque mort, attendant que la gélule de Nembutal m’endormit, je gardais les yeux ouverts, l’esprit clair, pas étonné, pas effrayé, mais certainement amusé d’être ici où, d’un côté comme de l’autre du fleuve, des hommes et des femmes étaient aux aguets, depuis longtemps, alors pourquoi pas moi ?
Mais de cette tête blanche, blanche par sa peau, ses cheveux, sa barbe non rasée, blanche, rose et ronde toujours présente au milieu d’eux que voulaient-ils faire ? Un témoin ? Mon corps ne comptait pas : il portait seulement ma tête ronde et blanche".
J. Genet



Il y a 15147 signes dans cet article.
François XavierNadia Agsous, le 21 juin 2010 - article4079.html
Elias Sanbar, Dictionnaire amoureux de la Palestine, collection dirigée par Jean-Claude Simoëndessins d’Alain Bouldouyre, Plon avril 2010, 490 p. - 24,50 €
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