Elizabeth Chudleigh, connue sous les patronymes de duchesse de Kingston, comtesse de Bristol, ou tout simplement Miss Chudleigh est née en 1720 et morte en 1788. De naissance modeste, elle fut nommée demoiselle d’honneur d’Augusta, la princesse de Galles, en 1743.
Dans le giron de sa puissante protectrice, la séduisante Miss Chudleigh ne tarde pas à faire l’admiration de ceux qui la côtoient, en particulier les hommes. Au nombre de ses admirateurs, son premier amour, le duc James d’Hamilton. Mais ce dernier doit quitter l’Angleterre et, malgré les promesses des tourtereaux de s’écrire chaque jour, ses lettres se tarissent bientôt - du moins la demoiselle le croit-elle - plongeant la jeune femme dans une immense déception.
Elle se laisse donc convaincre pas sa tante, la perfide Mrs Hanmer, d’épouser en cachette Augustus Hervey, futur comte de Bristol ("tu ne trouveras pas mieux, ma fille"). Les deux époux étant pauvres, le mariage fut gardé secret afin qu’Elizabeth puisse conserver sa place de demoiselle d’honneur à la cour. Cette union pesa sur toute la vie d’Elizabeth comme une tare honteuse et un empêchement au bonheur.
Tour à tour partagée entre le désir de divorcer (mais elle serait reconnue adultère et perdrait alors son honneur et sa position si chèrement acquise), de faire annuler le mariage pour retrouver sa liberté ou au contraire d’en établir la preuve irréfutable afin de s’approprier le titre de noblesse qui la mettrait définitivement à l’abri du besoin.
Pendant ses années de cour, cette jeune femme brillante, vive et populaire devient l’objet de tous les désirs et de toutes les jalousies, menant grande vie et se laissant couvrir de cadeaux par ses nombreux courtisans. Mais quand Elizabeth rencontra Evelyn Pierrepont, pair du royaume, fabuleusement riche et "l’homme le plus beau d’Angleterre", elle reconnut en lui l’amour de sa vie : "Pour la première fois Elizabeth ne jouait aucun jeu avec lui. L’harmonie entre eux était totale."
Un amour partagé qui, au bout de vingt ans de vie commune, amène l’imprudente à accepter de l’épouser, devenant de fait bigame. Les rumeurs qui, tout au long de sa vie, la poursuivirent même si elle feignait de les ignorer en multipliant les soirées fastueuses et la poudre aux yeux, l’affublèrent de nombreux surnoms, de "la duchesse bigame" à "la comtesse-duchesse", en passant par "la courtisane vierge" ou "la Cléopâtre du Nord", jusqu’à la pièce satirique de Samuel Foote, Voyage à Calais, où elle apparaissait sous les traits de Kitty Crocodile.
Scandaleuse, drôle, ravissante, Elizabeth sut s’attirer le soutien et l’amour des plus grands : l’électrice Maria-Antonia, à la cour de Dresde, Catherine II de Russie, Frederic II, le prince Radziwill en Pologne, même le pape Clément XIV au Vatican !
Tous la reçurent avec faste et la protégèrent. Ce qui ne lui évita pas le procès du siècle pour bigamie - elle risquait la peine de mort -, qui attira à Westminster Hall, agrandi pour l’occasion, tout ce que l’Europe comptait de noblesse.
Dans un monde où la futilité et les apparences étaient tout, Elizabeth Chudleigh joua un jeu subtil et dangereux, gardant toute sa vie un objectif en tête, consciente qu’elle était du caractère forcément éphémère de sa situation : couvrir ses arrières.
Elle amassa une véritable fortune, acheta ou fit bâtir des demeures dans toute l’Europe. Née dans une famille où elle n’avait aucune chance de connaître une vie intéressante, le destin et un caractère bien trempé firent d’elle un des personnages les plus sulfureux et connus de son temps, tour à tour adulée et détestée.
Même le gigantesque scandale et l’humiliation de son procès, véritable procès d’Etat, ne l’abattirent pas. Toujours elle se releva, avec une intelligence et une force peu communes. Cette liberté, cette audace sont rendues avec précision par Alexandra Lapierre, passée maîtresse dans l’art de ressusciter les figures des grandes dames oubliées par l’histoire - elle est notamment l’auteur de Fanny Stevenson et d’Artemisia.
Cette biographie se lit comme un roman d’aventures, et d’ailleurs la vie d’Elizabeth Chudleigh a tout des meilleures fictions : suspense, revers, amours, trahisons...
On dit même qu’elle a inspiré à William Thackeray le personnage de Béatrice, baronne Bernstein, dans The Virginians.
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