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Pôle noir
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L’irlandais Ken Bruen s’est fait une spécialité du monde policier, qu’il décrit de l’intérieur comme personne, ce qui lui a valu de nombreux prix littéraires en son pays. Ses livres sont violents, extrêmes, imbibés d’alcool et de sang, mais souvent amèrement drôles, peuplés de personnages qui n’entrent pas dans la case habituelle du politiquement correct.
Dans la veine d’un Dexter, ce policier-psychopathe au physique de gendre idéal, le narrateur de Brooklyn Requiem présente une double personnalité à la fois intrigante et glaçante.

Michael O’Shea a deux secrets. Ce jeune membre de la Garda, la police irlandaise, rêve d’intégrer le NYPD, la police new-yorkaise. Il y parvient grâce à un habile chantage mené auprès d’un supérieur qui ne peut lui refuser d’intégrer le programme d’échange mis en place entre les deux pays. Shea éprouve aussi une attirance irrépressible pour les longs cous graciles des jeunes femmes. Armé d’un chapelet vert dont il signe leurs cadavres mutilés, il sème la mort autour de lui, aux moments où il est pris par des sortes de transes - des "extravagues", comme il les appelle - qui ne lui laissent aucun souvenir, sauf celui du plaisir que sa violence lui procure.
À New-York, il fait équipe avec un "pitbull en uniforme", Kurt Browski, surnommé Barka à cause de l’usage immodéré qu’il fait d’un bâton de métal dont il est armé, la barre-K. Tous les deux deviennent bientôt le cauchemar des dealers et autres psychopathes du quartier. Mais Barka le dur a un point faible : sa sœur Lucia, attardée mentale, dont il parvient à payer l’hospitalisation dans une pension de luxe grâce à sa collaboration avec la pègre locale.
Shea saisit cette opportunité pour assouvir sa soif de chair et de pouvoir, au mépris de toute valeur de camaraderie, d’empathie ou d’humanité.

Le personnage de Michael n’a en effet pas grand-chose d’humain. Plutôt étonné qu’embarrassé par ses accès de violence incontrôlable, même lorsqu’elle se retourne contre la seule personne qu’il aurait pu aimer ou contre une victime impuissante, cet adepte du hurling, "croisement entre le hockey et l’homicide volontaire", semble parfois même assez fier de ses méfaits et n’hésite pas à jeter un peu de sel sur les plaies qu’il a ouvertes. Le séduisant et insaisissable narrateur cède, le temps de quelques chapitres, la parole à l’auteur, un procédé narratif qui permet à la fois l’immersion dans la psyché d’un personnage complexe et l’ouverture au monde qui l’entoure, avec quelques indices savamment dispersés par un Ken Bruen au mieux de sa forme. Une écriture saccadée, tranchante, saisissante et intense, des dialogues maîtrisés où l’auteur - et ses traductrices - réussit le mélange des argots américain, policier et irlandais.
Shea est un méchant, un vrai, dans la plus extrême version du hard-boiled ("dur à cuire"), qui fait de Brooklyn Requiem un roman glaçant, d’un noir profond à peine tacheté de bleu et de vert, dont les seules éclaircies sont les interlignes et les nombreux espaces blancs laissés par un choix de mise en page qui met en valeur la sèche poésie de l’écriture.



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Agathe de Lastyns, le 14 juin 2010 - article4070.html
Ken Bruen, Brooklyn Requiem, traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux, "coll. Noir", Fayard avril 2010, 302 p, 18,50 €
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