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Beaux livres
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Dans la bagarre du monde jusqu’à l’incandescence

Nouvelle maquette, passée de 80 à 108 pages : ce dernier opus de la collection "Ateliers d’artistes" donne donc la part belle à l’image, une bonne initiative que l’éditeur a prise pour nous permettre de découvrir les superbes photos de Zarko Vijatovic qui nous ouvrent l’accès à cet atelier si particulier, et à cette peinture foudroyante.
Entrons dans l’univers d’un peintre hors norme, suivons-le - tout le moins, tentons l’expérience - par le jeu de l’entretien mené par Evelyne Artaud, et avouons notre plaisir de pouvoir approcher si près une œuvre - et son créateur - qui compte parmi les incontournables de la fin du XXème siècle.

Plutôt que de jouer aux billes ou au football avec les enfants de son quartier, Vladimir Velickovic dessinait. Il descendait sur les quais du Danube, faisait des aquarelles et redressait les épaules pour mieux bomber le torse quand il entendait dans son dos les passants qui commentaient : "il a du talent, le petit"... C’est qu’il sait déjà ce qu’il veut cet enfant surdoué.
Quand il ne peint pas, il étudie Dürer, Léonard de Vinci, Goya ou Rembrandt dans les monographies trouvées dans la bibliothèque familiale. Puis, toujours avec cette audace qui est la marque des grands, il s’inscrit en 1952 au concours des Jeunes peintres serbes... en oubliant de préciser son âge. Il est reçu. Il a seize ans et déjà un critique remarque ses talents de coloriste. Vont s’enchaîner le lycée puis un diplôme d’architecte et une année à Zagreb dans une sorte de Master class que la Yougoslavie de Tito avait mis en place pour les artistes. Ce ne sera alors plus que la vie entièrement dédiée à la peinture : Velickovic peint littéralement jour et nuit.
Les premières expositions, les premiers prix s’enchaînent très vite et en 1956, il représente la Yougoslavie à la Biennale de Paris. Il y obtient le premier prix de peinture et une bourse de séjour de six mois. Il arrive à Paris en 1966 (et ne la quitte plus), prend contact avec la galerie du Dragon qui va organiser deux exposition en 1967 : une de dessin et une autre de peintures.

Toute l’œuvre de Velickovic semble habitée par une rémanence, un souffle qui remonterait à un choc, un fait marquant qui aurait fêlé l’âme du jeune homme qu’il était et qui l’aurait marqué, poursuivi tout au long de ses années. Depuis ces hommes en train de courir dans des labyrinthes mathématiques soutenus par des abscisses et des ordonnées (dans l’esprit des séries de clichés anatomiques de Muybridge) aux champs dévastés et autres pendus, aux corbeaux planant sur une terre de fin du monde... un univers déroutant, un coup de poing dans le ventre du regardeur. Mais pourquoi ?
Velickovic mène une quête par l’entremise de la peinture pour tenter de capturer cet instant renouvelé à l’infini mais si présent et surtout si lié à cette violence originelle, cette trace du mal qui serait induite dans le fait même d’exister... Une question que l’on se pose face à ces tableaux empreints d’une rare dureté, d’un sens direct du réel, d’une vérité inexpugnable, enracinée dans les mains du peintre, reflets de son subconscient ? Serait-ce cette fuite de Belgrade sous les bombes, quand il avait six ans ?
Il reconnait volontiers que cela est sans doute possible car "la base de [son] travail est constituée de cette mémoire subjective, en regard des errements réels et des menaces possibles, malheureusement quotidiennes sur l’avenir."
Voilà Velickovic plongé dans une réalité infernale qui le pousse à hurler par l’image en réponse à ce qu’il voit et qu’il ne peut supporter.

"L’instant d’après, voilà le moment de prédilection de Velickovic. Les dégâts, l’irréparable. Ce qui a eu lieu et que rien ne peut désormais empêcher ; ce qui a été détruit et qu’aucune force ne recomposera ; ce qui a été pulvérisé, massacré, incendié, violé et qu’aucune réparation n’effacera. Le monde tragique est aussi celui où le rachat, l’expiation, l’action qui rédime n’existent pas."
Michel Onfray

Quand il ne crie pas sa rage face à une toile, Vladimir Velickovic œuvre à transmettre, à aider. Que cela fut pendant les 18 ans où il enseigna aux Beaux-arts (et pas un seul élève qui échoua au diplôme), ou désormais au sein de l’Institut de France où, en tant que membre de l’Académie des Beaux-arts, il œuvre pour aider de jeunes artistes, financer des associations, décerner des prix qui mettront en avant la nouvelle génération de peintres.
Il a également mis en place une fondation pour le dessin à l’attention des jeunes artistes yougoslaves, même si ce pays n’existe plus et qu’il est désormais serbe. Mais cette activité qui revêt pour lui une grande importance, le maintient dans ses origines et cette langue qui le clouent au sol des Balkans.

"Tout ce que je peins c’est ce que l’homme fait à l’homme. Rien d’autre !"

Tout débuta par le dessin, des dessins par dizaines, par centaines, par milliers, comme des pièces d’un échiquier mental que Velickovic voulait - devait - ancrer dans le temps pour se donner les repères qui seront les grands axes de son œuvre. Tout un vocabulaire de figures, d’objets et d’animaux au centre duquel il pourrait, enfin, placer l’homme et l’observer évoluer, tenter de s’en sortir dans ce théâtre cruel qui n’a pas été choisi par hasard...
1969 marquera la première rupture, celle de la couleur. Première toile monochrome qui permet à l’artiste de procéder d’une autre manière dans son organisation du tableau - ou du dessin - en "[s]’appuyant toujours sur les figures humaines et animales, mais en se servant d’un système basé sur la numérotation orthogonale de l’espace et du temps qui devait provoquer une confrontation entre forme et non forme", autrement dit, il se créait "là un système faussement exact, faussement mathématique"... Il oppose alors l’ordre de la peinture au désordre du monde. Au regardeur d’en inventer l’histoire car Velickovic n’est pas un narratif et, s’il s’efforce d’échapper à un certain réalisme, c’est bien pour favoriser l’ordre de la vision. Mais ne nous y trompons pas : Velickovic n’est pas naïf ! Il sait pertinemment que le monde est bipolaire : une pensée molle, un discours lénifiant et moralisateur d’un côté, et le commerce du crime économique et militaire de l’autre avec la montée du fanatisme. Ses tableaux viennent alors en regard de tout ce chaos, ils parlent d’un bloc, sans discours !

"La peinture de Velickovic propose une iconostase païenne. Elle use de la catastrophe de manière thérapeutique - d’où sa splendeur, car elle autorise un dépassement, elle agit par antiphrase. Elle montre pour éviter, elle insiste pour dépasser, elle s’appesantit pour en finir avec le spectacle montré. Du moins pour ceux qui savent regarder la peinture en philosophes-acteurs de leur propre destin."
Michel Onfray

Cette peinture serait-elle, alors, à la limite de ce qui est figurable ? Ce qui est certain, c’est qu’une peinture de Velickovic n’est pas une paire de chaussures sous une cloche, nous ne sommes pas dans l’art conceptuel ou toute autre dérive de l’art contemporain, nous sommes face à une œuvre qui n’a pas besoin de textes savants et pompeux pour l’expliquer ; nous devons la regarder avec notre cœur, laisser les émotions nous envahir et jouir de la beauté intrinsèque du tableau car la toile est autonome. Cela fonctionne, comme dirait Nicole Bottet...
Oui, cela fonctionne, et même si Michel Onfray nous livra une étude magnifiquement détaillée et érudite de cette peinture unique (Splendeur de la catastrophe, Galilée, 2007), l’important, l’essentiel c’est le dialogue avec celui qui regarde. Velickovic est très attaché à ce que le regardeur puisse ressentir que cette image lui parle, lui transmet ses intentions, ses idées et l’attire dans son monde pour partager son regard, pour déstabiliser, provoquer une réaction, être bouleversé ou dérangé, et détourner son regard. Mais jamais il ne sera indifférent... Regarder un tableau de Velickovic chamboule, électrise, foudroie. Vous n’êtes plus la même personne après avoir traversé cet univers extraordinaire...
Oui, faîtes l’expérience Velickovic, vous ne le regretterez pas !

Note :
2010, année Velickovic ?

Certainement, à la lecture des manifestations qui entourent son travail exposé aux quatre coins de la France, à ne rater sous aucun prétexte :

Dessins récents
Galerie Samantha Sellem 5, rue Jacques Callot 75008 Paris
Du 25 au 28 mars 2010, salon du dessin contemporain, au Carrousel du Louvre
Du 30 mars au 17 avril 2010, Galerie Samantha Sellem
Du 23 au 25 avril 2010, Drawing Art Fair Brussels, White Hotel 212, avenue Louise
Un catalogue sera édité pour l’exposition.

VELICKOVIC, Peinture depuis 1968
Ville de Montélimar, Espace d’art contemporain St-Martin, Espace d’art contemporain Chabrillan
Du 11 juin au 26 septembre 2010
Commissaire de l’exposition du musée éphémère : Dominique Coffignier
Un catalogue sera édité pour l’exposition.

VELICKOVIC, peintures
Ville d’Eysines (33327), proche de Bordeaux
Centre d’Art Contemporain du Château Lescombes
Du 2 juin au 15 août 2010
Commissaire d’exposition Pierre Brana.

Mémoire du geste
Vence, Musée du Rétif
Vladimir Vélickovic, Gérard Le Cloarec, Gérard Guyomard
Du 2 mars 2010 au 30 juin 2010
Commissaire d’exposition Claude Guibert

Collection de la fondation de l’Abbaye d’Auberive, Biarritz, Crypte Sainte Eugénie
De juin à Août 2010
Vélickovic, Music, Rustin, Gilet, Macréau, Dado, Chaissac, Rebeyrolles, Combas...
Commissaire d’exposition : Martine Lusardy.



Il y a 9561 signes dans cet article.
François Xavier, le 7 juin 2010 - article4069.html
Evelyne Artaud, Vladimir Velickovic, coll. "Ateliers d’artistes", photos de Zarko Vijatovic, 245x245, 90 illustrations en couleurs, couverture en carton brut sérigraphié, édition bilingue français/anglais, Thalia éditions, avril 2010, 108 p. - 28,00 €
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