Redessiner le monde
S’il y a une seule raison d’aborder un cahier de L’Herne, c’est qu’il vous renvoie fatalement à l’œuvre de l’auteur. En l’espèce, à peine lu la table des matières et le nom des intervenants, j’étais déjà plongé dans L’arrière-pays et Du mouvement et de l’immobilité de Douve, pour n’évoquer que les plus connus, car il est illusoire de croire que les livres essentiels ne se lisent qu’une seule fois. De L’Iliade d’Homère à Ulysse de Joyce, il convient de les reprendre tous les dix ans car la lecture que l’on peut en avoir n’est jamais, ô grand jamais la même. Et encore plus lorsqu’il s’agit de poésie, et surtout de l’œuvre d’Yves Bonnefoy qui cache tant de trésors qu’il faut savoir remettre son ouvrage à plusieurs fois pour jouir pleinement de tous les détails...
On relira donc aussi avec gourmandise La Vie errante ou ses extraordinaires Remarques sur le dessin voire la Pierre écrite. Poésie, prose, étude, réflexion, toute une palette de formes qui se marient pour faire une œuvre à part entière.
Pour être un grand poète il faut avant tout être un grand penseur, et cela tombe bien pour notre héros qui avait pratiqué dans sa jeunesse les mathématiques, l’histoire des sciences et la logique. Yves Bonnefoy connaît donc d’expérience l’attrait de la pensée abstraite, cette joie qui embrase l’esprit dès qu’il entreprend de construire la pyramide des concepts et des relations pures. Mais, comme Bachelard, dont il a suivi l’enseignement scientifique, Bonnefoy sut très vite que la rigueur du savoir demande le sacrifice des évidences et des images. Car la poésie, dira-t-il en 1998 dans une préface à un recueil traduit en brésilien, inédite en français (p.235), "c’est cette lutte contre la langue. Ce que l’on ressent comme la beauté du poème, c’est ce forcement par son auteur de ce que cherche à nous dire et nous imposer la parole conceptuelle de notre exister quotidien ; ce sont les étranges lueurs qui remontent de cet abîme entrouvert."
De même, pour parvenir à protéger le feu qui nourrit la vie, Bonnefoy comprit très vite que la solution n’était pas dans la dimension de l’imaginaire mais dans une approche nouvelle de cette réalité, simple et usuelle, pour ne pas dire naturelle, qu’il côtoie chaque jour, une réalité en prise avec le sens et qu’il nommera terre.
Et cette fameuse couleur qui détermine aussi bien un écrit de Bonnefoy, ne la trouvons-nous pas dans son approche agnostique d’un Dieu qui nous ferait signe "à travers le monde, parce que ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait" ?
Or, le poète n’a jamais la langue dans sa poche et il fera de cette réalité imposée (par Dieu ?), non pas un monde sans couleurs mais un monde où "c’est la couleur qui est, seule" et qui se jouera des ombres pour ne se nouer qu’à elle seule. Une manière de "s’inquiéter de soi, de chercher rivage."
Il y aurait donc un autre monde à découvrir, cet arrière-pays qui doit émerger au fil de la plume, noir sur blanc de pages reconquises sur l’abstraction, un monde libre et dépouillé des rémanences du rêve. Pour le débusquer, Yves Bonnefoy prendra son bâton de pèlerin et effectuera de très nombreux voyages. Une discipline alliée à une force de travail car, même se l’on sait bien qu’il est déjà là depuis bien longtemps, ce très cher monde, il brille surtout par son absence. C’est au poète de déchirer le voile qui nous le fait disparaître aux yeux de tous et le seul moyen de le réhabiliter dans sa magnificence c’est d’occulter l’obscur et de célébrer le regard et la parole. Donc la peinture et la poésie.
La peinture... vaste programme qu’il tentera de contenir dans son essai Rome, 1630, partant de cette ville unique, inénarrable et tellement fuyante qu’il faut savoir prendre le temps de l’apprivoiser, pour aller vers le sublime ; Rome, capitale du désir mais aussi ce "carrefour aux innombrables passants [...], lieu d’accueil où les artistes accourent de toutes parts, mais parfois pour très peu de temps, si bien que toujours tout change..."
Mais deux maîtres vont sortir du lot, Poussin et Bernin, qui sont, à ses yeux, les plus grands.
Poussin qui, parvenant à s’extraire du cercle vicieux des commandes, ose entreprendre le grand voyage inventif de la peinture totale, "trouvant son site dans une Rome mentale et centrale, où Dieu et la Nature peuvent être contemplés sans passer par la foule si par les institutions qui émanent d’elle pour la dompter" nous rappelle Marc Fumaroli dans son intervention.
Et Bernin qui, lui, demeure au service de l’Eglise et donc peindra pour les foules en transe contemplative mais qui aura l’audace de parvenir à lier l’art collectif et l’art avec sa majuscule, ce grand A qui ouvre la voie à la beauté absolue, illimitée dans son accès, tout en restant dans la droite ligne de l’image que la sainte mère l’Eglise doit donner de Dieu, afin de célébrer sa Présence.
Mais si Yves Bonnefoy n’es pas, à proprement parlé un historien de l’art, ses livres font désormais référence en la matière. Le plus connu - et le plus imposant - est sans doute le Giacometti qui lui ouvrit deux mondes : celui des lecteurs soucieux de comprendre les enjeux de l’acte poétique tel que le mettent en œuvre les poèmes publiés depuis Traité du pianiste à la fin de la Seconde guerre mondiale, mais il lui permit aussi d’avoir la reconnaissance des historiens de l’art moderne qui considèrent désormais cet ouvrage comme une référence dont les hypothèses doivent être prises en considération.
D’Yves Bonnefoy, je pourrais dire ce que Nietzsche disait de Leopardi : j’aime les poètes qui pensent. De fait, Yves Bonnefoy est une pensée qui tout en évoquant des présences interroge les bornes même de la pensée. Tandis qu’elle héberge un arbre, une pierre, un bout de ciel, une couleur écaillée de peinture, lisant ses ombres elle se porte sur le seuil de l’invisible. Tandis qu’elle écoute un pas dans le soir, le bruissement du vent ou de l’eau, tandis qu’elle accueille des figures issues d’un rêve, elle cherche un enracinement dans l’ici, dans l’opacité de la terre. Et, dans le même temps, elle libère l’aile de l’ailleurs, la pensée de l’impossible. Et tout cela advient dans le rythme ouvert du vers, au merveilleux adagio. Ou dans le rythme de la prose qui a mené la tradition française de l’essai vers des formes nouvelles.[...]"
Antonio Prete - "Bonnefoy ou la pensée de l’image" - p.173
Electrisé aussi bien dans sa chair qu’autour de lui par l’incroyable puissance de la nature, Bonnefoy s’y ralliera très vite pour nous dire combien nous sommes rien face à elle. Et quel devoir d’humilité nous devons faire quand on la regarde en face. À l’image de la Saint-Victoire, cette montagne qui "est d’emblée sa masse, cette poussée vers nous d’une profondeur qui va rester close : [car] elle est en cela irreprésentable. Tous s’y cassèrent les dents, les peintres romantiques les premiers car ils n’avaient pas eu la modestie de l’aborder après une période de privation, afin de laisser monter le désir, d’ouvrir la porte au souvenir et de laisser l’espoir faire son chemin.
Dans les textes d’Yves Bonnefoy il y a tout ce travail préparatoire entre l’avant et l’après, entre ce rejet du factice devenu norme et l’attirance vers le but recherché.
Il doit, il faut qu’il puisse habiter cet ailleurs - qui n’est ni ici ni là-bas - en ce lieu même qu’il aura fini par retrouver comme un naufragé atteint enfin le rivage... Nouvel Eldorado sémantique, nouvelle lumière picturale, nouveau dieu mais aussi nouvelle déconvenue. Au point que Bonnefoy se résoudra alors à rester dans l’espace idéal, passerelle entre les deux mondes, terra incognita de la parole libérée, un champ nouveau qui convient parfaitement aux images du cheminement et du voyage.
Ce Cahier de l’Herne n’est pas "que" critique et laisse l’orthodoxie au vestiaire pour parler aussi bien de l’œuvre que de son auteur, et c’est heureux car l’arbitraire n’a pas sa place en poésie : il convient donc de ne pas faire disparaitre le sujet au détriment du texte. Il y aura ici florilège de témoignages, autant d’histoires qui nous permettent de tisser pas à pas le portrait d’un Yves Bonnefoy autrement intéressant que vu seulement par ses essais ou sa poésie.
D’ailleurs, n’affirmait-il pas, en 2007, dans sa préface à Poétique et ontologie que ce qui compte le plus pour lui, ce ne sont pas les "grandes percées" de l’exégèse des textes qui peuvent "n’être qu’une façon de rester seul avec soi" et que "les transgressions les plus efficaces ont lieu en des parcelles, de poésie, de critique, qui peuvent sembler infimes" ?
Un cahier qui sort donc de la norme d’autant qu’il donne pour la première fois la parole à quelques-uns des nombreux peintres contemporains à qui Yves Bonnefoy a consacré des études, et avec lesquels il a réalisé des livre-objets : Nasser Assar, Alexandre Hollan, Farhad Ostovani, Gérard Titus-Carmel.
Plus une quinzaine de textes de Bonnefoy inédits portant sur les aspects fondamentaux de la création poétique ; et un cahier iconographique constitué par des photographies personnelles du poète.
BRANCHES BASSES
Instant qui veut durer mais sans savoir
Tirer éternité des branches basses
Qui protègent la table où clairs et ombres
Jouent, sur ma page blanche de ce matin.
Autour de ces deux arbres d’abord l’herbe,
Puis la maison, puis le temps, puis demain
Pour ouvrir à l’oubli, qui déjà dissipe
Ces fruit d’hier tombés près de la table.
Là-bas est loin. Toutefois, c’est surtout
Ici et maintenant qui sont inaccessibles,
Plus simple et de rentrer dans l’avenir
Avec, pour tout à l’heure, quelque peu
De ce fruit mûr, par la grâce duquel
Du bleu se prend au vert dans la nuit de l’herbe.
Nota -
Cette publication s’accompagne de la sortie de deux volumes de la collection Carnets qui seront prochainement présentés dans ces mêmes colonnes : Genève 1993 (discours d’ouverture des Trente-quatrième Rencontres internationales de Genève, portant en 1993, sur Nos identités ayant pour titre "La conscience de soi et le fait de la poésie) ; et Pensées d’étoffe ou d’argile (deux essais datant de 1976 réécris par Bonnefoy en 2009 : le premier était la préface à un livre de Patrice Hugues, peintre qui a mis le textile au centre de son travail ; le second écrit pour le catalogue de l’exposition rétrospective au Musée des Arts décoratifs consacrée à Norbert Pieriot, potier).
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