Ni blanc ni noir
Parler de métissage, de mixité, de croisement des cultures et d’amour dans un premier roman peut s’avérer une pente un peu raide pour une débutante. Sauf si l’on possède les informations en détails, comme Sophie-Anne Delhomme qui a su recouvrer les nourritures culturelles et spirituelles de son enfance. Sauf si l’on maîtrise sa langue et que l’on ose. Et elle a osé Sophie-Anne, elle s’est permis de composer un chant bien à elle, une syntaxe précise, régulière, un détachement de la norme habituelle, un son particulier, une composition décalée qui met le lecteur devant ses responsabilités. Non, ce n’est pas de la littérature de gare, vous devrez un petit peu vous y plonger et sentir, humer, cette atmosphère si particulière, vous devrez écouter qui parle, qui s’exprime, qui raconte. Vous devrez fermer les yeux entre chaque chapitre pour bien vous imprégner de chaque détail. Et chaque détail compte ici !
Car il y a un homme qui tente de remettre ses pas dans les empreintes du passé, cette enfance vaporeuse qui ne veut pas se laisser imprimer dans les tablettes de sa mémoire. Alors il a pris l’avion, il est revenu à Dakar, dans le souvenir de sa mère décédée, grande et belle femme de caractère qui vivait grand train dans cette ville colorée. Manuela qui faisait tourner la tête des femmes la journée dans son magasin en vendant des robes venues de France, et qui chamboulaient les têtes de ces messieurs le soir venu, osant entreprendre l’impossible, s’amuser, boire, danser, conquérir le cœur des hommes et jouir de leur corps...
Tout cela avait un prix, tout cela nécessitait une organisation, des domestiques pour s’occuper de son fils, surtout une bonne, Prudence, une seconde mère, présente, nourricière, attentionnée... Et puis tout bascule, un événement précipite le départ. Les promesses sont oubliées. Le fils s’enfermera dans le silence.
C’est ce retour impossible, narré au fil de l’eau, dans des teintes poétiques qui peignent ce tableau aux camaïeux illusoires, Français et Sénégalais prisonniers d’un jeu d’attirance-répulsion, qu’Anne-Sophie Delhomme réussit à imprimer tant dans son livre que dans l’esprit du lecteur. Un roman initiatique qui révèle une voix qui dort en chacun de nous, hymne de la compassion qui ne passe pas souvent la porte des lèvres, tant les contingences sont lourdes et les principes ancrés qu’il faille les grands moyens pour faire exploser la porte des tabous. Gageons que ce livre sera lu dans le sillon des passerelles qui se tendent chaque jour un peu plus pour relier sud et nord dans un même élan humaniste.
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