L’ascension poétique
La poésie de Saint-John Perse possède une structure d’une rare précision, elle n’est pas automatique ni ne provient d’un don divin mais résulte d’un travail lent et méticuleux. Car là d’où elle vient, ce n’est que fureur et fracas, et la parole poétique sera donc un baume pour le cœur déchiré de son auteur, ce "Duc d’un peuple d’images à conduire aux Mers Mortes" sur un lit de tessons, quoi qu’il en coûte... Cette poésie est exigeante, elle demande un effort de lecture, mais elle n’est pas fermée, au contraire ! elle recèle tant de trésors que passer à côté serait un crime.
Mais sur les chemins de la littérature les guides sont là pour nous indiquer la droite route. Ainsi, Laurent Fels est l’un d’eux, membre de l’Académie européenne des Sciences, des Arts et des Lettres, cet enseignant doué de pédagogie (ce qui n’est systématique) et grand spécialiste de Saint-John Perse, nous démontrera tout au long de cet essai que la poésie persienne possède des richesses sublimes tant sur le plan de la rhétorique que sur celui de la poétique. Et s’il faut mettre un peu de lumière sur les ombres portées qui cachent les perles de sa poésie, il a su le faire de belle manière.
Dans Anabase on entend cette montée spirituelle vers les cieux, on voit le grec ancien se dessiner sous nos yeux, on pense alors à une approche ésotérique que le poète aurait osé entreprendre dans sa quête du Grand Œuvre. Se trompe-t-on ?
Non, nous rassure Laurent Fels, en remettant à sa place la définition de cette notion complexe dans toute sa polysémie et en faisant abstraction des fausses interprétations dont elle a si souvent dû subir les manifestations.
Cette analyse parcourt l’anabase extérieure (la chevauchée à travers un continent, puis la destruction par la violence pour s’achever dans la création d’une nouvelle cité) avec en ligne de mire l’anabase intérieure qui conduit au Moi de Saint-John Perse.
Laurent Fels parviendra à nous démontrer "en quel sens le recueil peut être considéré comme une œuvre menée sous la conduite de ses chefs et pourquoi le poète la décrit lui-même comme solitude dans l’action."
Une approche qui peindra la manière dont Saint-John Perse parvient à créer son univers poétique : s’agit-il d’une création ex nihilo ou favorise-t-il le préexistant comme base de départ ? Viendront ensuite, par étapes, le questionnement sur le concept de cette nouvelle Ville qu’il va fonder : "comment peut-il passer d’une ville matérielle à une ville spirituelle et, par conséquent, poétique ?"
C’est en abordant ce questionnement que Laurent Fels nous donnera la clé qui permet de passer du monde extérieur à l’univers personnel de l’écrivain, et derrière la porte, nous trouverons un Saint-John Perse métamorphosé dans le songe... Une passerelle qui nous mènera à cette fameuse anabase intérieure qui ne repose pas uniquement sur une série d’ambiguïtés et d’antagonismes mais bien sur une approche ésotérique de l’univers. Et sur le talent du poète.
N’en déplaise à Michel Onfray, se posera alors la question de la dimension psychanalytique : le poème est-il un miroir dans lequel Saint-John Perse se mire sans cesse ? Parle-t-il à son inconscient par la grâce de la poésie maîtrisée ?
On n’est plus le même après une lecture d’Anabase, voire après chaque lecture, car la magie opère à chaque fois. Au-delà de l’ésotérisme portée par ce texte, il y a une intuition universelle qui l’habite et qui opère sur le lecteur.
C’est une "œuvre hautement complexe à bien des égards", ce poème "définit non seulement la conception persienne de la poésie, mais il met aussi en relief les structures profondes qui la dominent. En passant du monde exotérique à l’univers ésotérique par le truchement de la fondation de la Ville-poème, Saint-John Perse illustre concrètement une idée abstraite qui l’a déjà préoccupé bien avant d’’avoir entamé la composition d’Anabase."
On pourra se procurer cet essai directement sur la plateforme VPC de l’éditeur.
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