Lucian Michael Freud nous a quittés le 20 juillet 2011, à Londres. Le Littéraire lui rend hommage en revenant sur sa dernière grande exposition, qui s’est tenue en France en 2010.
Du 10 mars au 19 juillet 2010, le peintre britannique de renommée internationale, Lucian Freud (1) considéré comme le "maître de la carnation picturale contemporaine" expose ses oeuvres dans le cadre d’une rétrospective inédite que lui consacre le Centre Georges Pompidou (2).
Composée d’une cinquantaine de peintures, d’oeuvres graphiques et de documents photographiques (3), l’exhibition offre une vision intimiste des créations picturales freudiennes. Elle est organisée autour du thème de l’atelier et structurée en quatre sections qui mettent en perspective quatre thèmes caractéristiques du processus créatif du peintre qui nous donne à voir le côté étrange de nous même et nous incite à interroger le rapport à notre propre corps.
Du début jusqu’à la fin, le regard est confronté à de la chair humaine, féminine, masculine, sans distinction de sexe. Corps d’hommes, corps de femmes, flasques, dénudés, naked, empatés, obèses, ridés, marqués, crevassés, encroûtés, peints en vue plongeante, dans un style caricatural et brut, dans des tons gris, blancs, ocres...
Des représentations picturales qui nous immergent dans les obsessions du peintre qui font écho à nos propres hantises : la peur du vieillissement et de l’altération du corps.
Au fur et à mesure que le regard avance dans l’immensité de l’espace du lieu de l’exposition, des peintures de grands formats envahissent la vue et l’esprit des spectateurs qui se retrouvent face à des images, à des scènes et à des personnages qui étonnent, questionnent, émeuvent, laissent perplexes, sèment de l’inquiétude et son corollaire, la peur, face à cette représentation picturale de la chair humaine qui agit comme un miroir mettant à nu les facettes ignorées voire refoulées de la réalité de nos corps soumis aux aléas du temps qui passe en gravant ses empreintes sur la surface de nos chairs.
Mais Lucian Freud n’est-il pas ce peintre figuratif de l’Ecole de Londres qui "donne à voir une « intensification de la réalité" ?
L’atelier, le lieu du "réalisme intime"...
C’est dans ses ateliers situés dans la banlieue londonienne à Notting Hill, Paddington, dans le loft de Holland Park que Lucian Freud peint. C’est dans cet espace isolé, loin de la ville, de la cohue, du mouvement urbain, dans des locaux désaffectés, délabrés, dépouillés, aux peintures défraîchies, aux murs écaillés, maculés de peinture aux tons blancs et gris, aux pièces spacieuses et quasi vides, que tout commence et existe pour ce peintre qui fut l’ami de Francis Bacon avec lequel il partageait un point commun : l’intérêt pour le corps humain.

Tout au long du processus créatif, son atelier devient le lieu du commencement et de l’aboutissement. C’est un espace privé, en dehors du monde. C’est le lieu de "l’intimité artistique" qui a la fonction d’un laboratoire où, dans une position de face à face avec ses modèles, l’artiste observe, scrute minutieusement, doute, hésite, fait et refait. Et donne libre cours à son geste créateur pour nous livrer sa représentation de la chair des hommes et des femmes qui offrent au regard du peintre leur nudité dans sa dimension animale.
D’une section à une autre, l’intérieur du peintre apparaît tantôt comme une chambre d’hopital qui évoque l’asile ou encore un hôpital psychiatrique (lits en fer) ; tantôt comme le lieu de l’investigation psychologique et de l’introspection (divans) ; tantôt comme une décharge où s’entassent des "rags", ces morceaux de tissus de couleur blanche que le peintre utilise pour essuyer ses pinceaux.
L’allusion à la fonction analytique de sa peinture semble être omniprésente dès le début de l’exposition où à l’entrée, les spectateurs sont accueillis par The painter’s room, une toile que Lucian Freud a peint en 1944 durant ses années expressionnistes, à l’époque où, à Paris, il fit la connaissance de Pablo Picasso et d’Alberto Giacometti qui a exercé une grande influence sur sa démarche artistique.
"The painter’s room"
Dans le coin d’une pièce, devant un grand mur à rayures blanches et violettes, une plante verte aux feuilles à moitié fanées derrière un divan noir et clair dont l’un des accoudoirs noirs parsemés de tâches blanches fait penser à la tête d’un boeuf.

L’atelier du peintre
(Huile sur toile, 62,2x76,2 cm)
À droite du divan à l’apparence animale, un mur violet. Au milieu, la tête disproportionnée d’un zèbre aux rayures blanches et rouges dépasse d’une ouverture qui a la forme d’un carré et de couleur blanche faisant ressortir davantage la dimension animale qui structure la création picturale de Lucian Freud.
Sur le sol de couleur marron, au pied du divan, un chapeau noir. A gauche, un morceau de tissu rouge. Une étole ? Une serviette ? Qu’importe !
Car cette image qui évoque le décor d’une scène de théâtre suggère l’idée que quelque part, à proximité de cette pièce qui sert de lieu d’inspiration et d’extériorisation pour le peintre, deux êtres, probablement une femme et un homme, dénudés, se préparent à exposer leur chair au regard fin, aiguisé, observateur et réaliste du peintre.
Réflexion/Reflection ou les autoportraits...
C’est à partir de 1939 que Lucian Freud représente son propre corps. Ses outils ? Un miroir qu’il dispose à même le sol qui lui permet de réfléchir sa propre image dans une position debout, très souvent nu et peint en contre-plongée, dominant l’espace environnant et ainsi le spectateur.
"Freud construit ce qu’il nomme ses reflections, jouant sur le sens propre du mot - reflet - et sur son sens figuré - conscience de soi- ", explique Cécile Debray, commissaire de l’exposition et historienne de l’art.
A travers ses autoportraits, Lucian Freud devient à la fois sujet et objet de sa création. Il endosse le double rôle de regardeur qui se regarde se créer et du contempleur qui observe le reflet de sa propre image qu’il (re)découvre au fur et à mesure de l’avancement de son geste créateur. Il s’opère à ce niveau un double mouvement qui met en perspective une double révélation car en offrant son image au regard du spectateur, le peintre se révèle à lui-même comme s’il se découvrait pour la première fois à moins que cette auto-représentation ne révèle aux spectateurs la dimension narcissique qui guide le geste du peintre ainsi que sa volonté de vouloir nous rendre témoins de l’altération de son propre corps sous l’effet du poids du vieillissement.
"La facon dont on se représente impose que l’on s’efforce de se peindre soi-même comme si on était une autre personne
", confie Lucian Freud.
"Painter Working", Reflection

Peintre au travail, reflet
1993, huile sur toile, (101,6 x 81,7 cm)
Cette composition extrêmement saisissante met en scène le peintre à l’ouvrage. Son corps est nu à l’exception de ses pieds qu’il a habillés de godillots, sans lacets et à l’apparence usée. Debout, au milieu d’une immense pièce vide au sol encrouté de moisissure ou peut-être bien d’excréments de pigeons, il fait face au regard du spectateur qu’il imagine curieux, perplexe, triste et attendrissant. Sa tête est baissée. Il fronce les sourcils. Son regard est sans expression. Il fixe un point vague dans l’immensité de l’espace désert.
Les tons vert, gris, blanc et par moment sombre accentuent davantage le sentiment d’inquiétude et d’angoise ressenti devant cette auto-représentation qui inspire la crainte du vieillissement, de l’isolement et de la solitude et qui dégage une forte odeur de décripitude et de délabrement.
Cet homme, vieux et infiniment touchant se met en scène sous le regard intéressé et inquisiteur du spectateur qui se délecte devant cette image où l’homme-peintre se met à nu dans une position où il incarne le rôle de créateur et d’inventeur. Dans ses deux mains, il brandit une palette maculée de peinture et un couteau, ses deux outils de création qui lui permettent de nous donner à voir sa chair flétrie et usée par les marques du temps et ainsi la réalité de son corps qui fait écho à la texture grumeleuse des murs et du sol défraîchis
Un homme "naked" (nu), créateur de son état, peintre "de l’intimité et de la concentration" qui expose sa nudité dans un style brut et réaliste ; une nudité innocente, attendrissante, émouvante qui renvoie le regardeur dans un espace paradisiaque, à l’origine de l’origine ; dans une temporalité à la fois réelle et imaginée, proche et lointaine, au temps précédant l’avènement de la conscience spirituelle lorsque la nudité n’était pas le corollaire de la honte.
La relecture des maîtres ...
À partir des années 1980, L. Freud est sollicité par plusieurs musées pour une relecture des oeuvres des peintres classiques. C’est alors qu’il se lance dans une reconstruction autonome et originale de scènes d’après des modèles connus. L’exposition propose plusieurs oeuvres d’après les maîtres : After Chardin, After Constable’s Elm, After Cezanne...
"L’Après-midi à Naples" : Cézanne

(1872-1875)
Au milieu d’une pièce, un homme et une femme enlacés, donnant le dos au regard du spectateur, sont allongés sur un grand lit couvert de draps blancs et fripés. Ce détail peut faire penser que cette scène représente le couple après l’acte sexuel.
Debout, une femme, probablement une servante, soulève d’une main un rideau blanc-gris. Dans l’autre main, elle tient un plateau sur lequel sont disposées une théière et des tasses. Sa tête est enveloppée dans un tissu de couleur jaune.
Contrairement aux deux amants, son corps n’est pas totalement nu. Elle porte autour de sa taille une longue étoffe où domine le rouge, un morceau de tissu qui cache son postérieur et couvre le long de ses cuisses et ses jambes.
"After Cezanne" (D’après Cézanne)
Dans une immense pièce vide, trois personnages nus : un homme allongé sur un lit posé à même le sol, la tête soutenue par une main pendant que la seconde est posée sur l’oreiller. Il tourne le dos à la femme assise sur les draps blancs et froissés. L’homme a l’air soucieux et pensif.
L’expression de son visage accentuent davantage sa solitude. La couleur et la texture de ses deux longues jambes qui évoquent les membres d’un chien viennent faire écho à la couleur cramoisi du plancher.

2000, Huile sur toile, 214 x 215 cm
L’amante, nue est peinte de dos. La main sur l’épaule de son amant, elle fixe son visage. Que fait-elle ?
Elle tente certainement de le consoler afin de le sortir de son état de tristesse et d’isolement. Derrière son dos, une chaise renversée. Les pieds sont sur le lit alors que le dossier est sur le plancher.
Debout, une femme à l’allure vieillissante, le corps entièrement nu avance lentement vers les deux amants. Elle tient dans ses deux mains, un petit plateau sur lequel sont entreposées deux tasses.
Outre la modificiation de la composition initiale, L. Freud change également le format du tableau.
"Comme la chair / As flesh"...
C’est dans les années 1950 que L. Freud se consacre au nu.
Tout au long de la section consacrée aux nus freudiens, une surprenante série de "naked" people, des corps dénudés aux dimensions imposantes, impressionnantes qui ont posé sous le regard curieux du peintre des heures entières à la lumière électrique notamment, dans des fonctions variées : dormir,lire, rêver, penser, allaiter... des personnages faisant partie des relations du peintre représentés dans des positions diverses : debout, en hauteur, en contre plongée, assis, allongés sur le sol, affalés sur des lits en fer, des divans râpés ; des hommes et des femmes immortalisé-e-s dans des postures étranges, dérangeantes, passives, provocantes, d’attente ; des êtres humains peints debout, qui rêvent les yeux fermés, ouverts, le regard fuyant, évasif, pensif.

Benefits Supervisor Sleeping
Le regard dirigé vers un ailleurs imaginé, ils ne fixent presque jamais le peintre pendant que celui-ci les dépouille de leur intimité pour les proposer au regard inquisiteur dans leur réalité originelle qui s’offre à la vue du spectateur qui peu à peu établit une identification avec ces images humaines qui, d’une part, attendrissent car elles font ressortir le côté sensible et vulnérable des ces hommes et de ces femmes qui se donnent sans pudeur et en toute confiance au geste créateur du peintre. Et d’autre part, dérangent car elles nous touchent au plus profond de notre être, ce continent noir qui concentre nos peurs et nos angoisses de la vie et de ses empreintes indélébiles que L. Freud grave sur son propre corps et celui de ses modèles par le biais d’une peinture à la texture épaisse aux tons gris et blancs qu’il applique sur ses toiles en utilisant "des empâtements d’un blanc appelé Cremnitz" et des brosses "aux poils durs et élastiques."
L’attachement de L. Freud à la dimension de nudité (nakedness) s’explique par le fait qu’il voue un intérêt particulier au côté animal chez les êtres humains. "C’est en partie pour cette raison que j’aime les [les modèles] peindre nus. Parce que je vois davantage de choses", explique t-il.
"Nude with leg up" (Nu avec jambe levée) Leigh Bowery,
Un homme. Le crane rasé. Le visage joufflu. Un point noir de la taille d’un grain de grenade sur la joue. Un grain de beauté presque aussi gros que ce corps qui s’offre à notre vue dans un naturel serein.
Un homme au corps entièrement nu, allongé sur le sol, une partie du corps sur un tas de chiffons blancs froissés, la tête et le buste, en l’occurrence. La jambe gauche est posée à même le sol. L’homme au regard perdu dans le vague soulève et pose la jambe droite sur un matelas à rayures de couleur blanche et verte. Le bras droit est posé sur son ventre gros et rond alors que le bras droit sert d’accoudoir à sa tête.

huile sur toile de lin, 182,9 X 229 cm
Une scène provocante ? Chocante ? Qui suscite le malaise ?
Certainement tout cela car L. Freud transgresse les exigences esthétiques et morales de la représentation du nu. Ce grand corps obèse et dénudé représenté dans une position passive et on ne peut plus réaliste offre au regard une nudité à la fois troublante et monstrueuse.
Face à ce décor qui renforce l’idée d’isolement du modèle, le spectateur ne peut s’empêcher de donner libre cours à son imagination, à ses fantasmes, à ses peurs, à ses angoisses...
Notes
1) C’est à l’âge de douze ans, en 1934 que Lucian Freud s’installe à Londres en compagnie de ses parents qui ont fui l’Allemagne, pays de naissance du peintre.
2)En 1987, le Centre Georges Pompidou a organisé une rétrospective des oeuvres de Lucian Freud.
3) A la fin, l’exposition propose aux visiteurs deux films : Small Gestures in Bare Rooms de Tim Meara, 2010 (10’, couleur, 16mm), "parcours lent et silencieux de l’atelier de Holland Park, et celui de David Dawson, assistant de l’artiste, montrant Lucian Freud dans son atelier, (5’). La dernière salle révèle un ensemble de photographies de l’atelier de l’artiste par David Dawson".
"Lucian Freud. L’atelier"
Centre Georges Pompidou
Du 10 mars au 19 juillet 2010
Nocturnes tous les jeudis jusqu’à 23h
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