À la main !
Qu’il était doux le temps manuscrit où les lettres n’étaient point tapuscrites - et encore moins supplantées par les courriels -, oui, qu’il était bon ce temps béni de la plume trempée dans l’encrier, où chaque morceau de papier noirci était une œuvre à part entière, qui de sa plume alerte, qui de sa rondeur calligraphiée manifestait directement son impatience, son bonheur, ses remerciements, sa fâcherie... L’on comprend aisément, dès l’ouverture de ce livre, l’engouement pour les collectionneurs de lettres car ce sont réellement des œuvres d’art.
A tel point que l’on n’hésite plus une seconde avant de les montrer dans des expositions de plus en plus importantes dont la dernière en date se tient actuellement (jusqu’au 20 juin 2010) au musée Balzac de Saché (Indre et Loire).
Pour l’accompagner, ce très bel album richement illustré de nombreux facsimilés des missives que s’échangèrent Balzac et George Sand, même si dans le panorama épistolaire du XIXe siècle, leur correspondance n’occupe qu’une très discrète place, laquelle n’a pu traverser le temps qu’en partie. Ne reste que trente-deux lettres conservées.
Mais c’est une nouvelle fois la qualité qui prévaut au détriment de la quantité. Qu’avons-nous faire de centaines de lettres si elles sont insipides. Or, ici, c’est bien sur un autre plan que se situe cette relation fondée sur la reconnaissance mutuelle du génie propre à chacun. "Par les échos qu’elle instaure avec quantité d’autres textes - préface, articles et autres lettres -, la correspondance entre George Sand et Balzac témoigne d’une communauté de vue sur la tâche du romancier moderne dont ils ont tous deux assuré la naissance. L’étude de ces lettres nous permet de saisir la relation d’égalité qui s’est rapidement installée entre les deux écrivains.

Ils se sont observés un moment, comme deux chats mis face-à-face dans une même pièce sans possibilité de fuir. Ils se sont auscultés, se sont vus venir. Ils se sont unis par nécessité au tout début, tous deux intrus dans le champ littéraire de ces années 1830, promus à un an de distance aux fastes de la curiosité, prémices au succès : lui par La Peau de chagrin (août 1831), elle par Indiana (mai 1832). Tous deux devenus d’emblée maîtres de la jungle, renards régnants dans la basse-cour littéraire sans jamais cesser de se regarder, de s’épier du coin de l’œil. Un seul but : écrire, aimer, exister.
Depuis leur tour d’ivoire, les voilà commençant par s’envoyer leurs ouvrages, tentant de deviner que l’autre va l’ignorer. Mais continuant sur le même chemin pour gratter un peu la carapace, voir s’il s’agit de bouderie ou de timidité. Se visitent alors, comme par hasard... Puis se mettent à débattre à plus d’heure, toute une nuit. Et le temps fera son effet, mais prendre son temps, oui, voila la solution !
C’est donc en 1838 que semble bien se dessiner une amitié durable, valable et sincère... mais elle se distend quand la politique s’en mêle, ah la politique ! puis l’âge se fait juge de paix, après 1844. Mais il y eut aussi de magiques empoignades, des envolées sans pareil, "au plus fort de leur liaison, quand Sand insuffle à Balzac la première partie de Béatrix (1838-40) puis les Mémoires de deux jeunes mariés (1842) et qu’il a le projet de lui offrir, en retour, la devanture préfacielle de la "grrrande" Comédie humaine, le face-à-face est intense, la sympathie réciproque, les perméabilités grandes.
La première partie du livre détaille cette relation si particulière à travers un panel de documents (ceux qui figurent dans l’exposition) et d’articles (6 chapitres, de la rencontre aux affinités qui vont les unir, des divergences littéraires à la postérité des deux protagonistes) quand la seconde partie s’articule autour de la correspondance complète.
Dans leurs lettres, Sand et Balzac ont su tisser cette relation critique, tolérante et constructive qu’ils ont attendue en vain des critiques. C’est ce modèle de "critique artiste" que Sand tendra quelques années plus tard à Flaubert :
"Apportez l’exemplaire. Mettez-y toutes les critiques qui vous viennent. Ca me sera très bon, on devrait faire cela pour les uns et pour les autres, comme nous faisions Balzac et moi. Ca ne fait pas qu’on se change l’un l’autre au contraire, car en général on s’obstine davantage dans son moi. Mais, en s’obstinant dans son moi, on le complète, on l’explique mieux, on le développe tout à fait, et c’est pour cela que l’amitié est bonne, même en littérature, où la première condition d’une valeur quelconque est d’être soi." (16 mai 1866)
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