Mahmoud Darwich en joueur d’éternité
Publié en juillet 2008, le poème qui donna son titre à ce recueil, avait des éclats prémonitoires. "J’ai la chance de dormir seul, / d’écouter ainsi mon cœur, / de croire en mon talent à déceler la douleur / et appeler le médecin, / dix minutes avant de mourir, / dix minutes suffisantes pour revivre / par hasard et décevoir le néant.
Mais qui suis-je pour décevoir le néant ?"
Un mois plus tard, le docteur fut appelé, en vain : le cœur de Mahmoud Darwich cessa de battre dans un hôpital, aux Etats-Unis, le plus fidèle associé de son bourreau. Quelle déconvenue... Quel est donc ce destin, ce dieu, ce hasard qui joue ainsi avec les symboles, et grave dans l’histoire la mort dans un homme sur le champ d’honneur ? Darwich qui a combattu chaque jour la politique d’effacement de son pays des cartes du monde tire sa révérence sur le sol de l’allié de son ennemi. Une entourloupe poétique, une ellipse, un pied de nez, un détail car, finalement, il n’aurait jamais dû mourir. Mais il n’est pas mort, un poète est éternel, et celui-ci plus encore, il hante nos souvenirs, il jalonne nos nuits, il se promène dans la cité à l’instar de ces dessins que Ernest Pignon-Ernest a si habillement disposés sur le mur de la honte, dans les camps, dans les ruelles de Ramallah...
Mahmoud Dawich est bien présent, n’en déplaise aux colons...
Il est ici, il est ailleurs, il est partout... le poète est en tout lieu chez lui, qui plus est le poète d’un pays invisible, le troubadour d’une culture oubliée, méprisée, renvoyée aux abysses du temps, comme si elle n’avait jamais existée. Hé bien non, ou plutôt si, elle ne baissera pas les bras et elle continuera à exister, quoique les colons en pensent...
La Palestine vit, même entre les débris, elle vibre dans les échos des faubourgs de l’éternité, elle se joue des parties d’échecs, elle nargue le destin et sait bâtir sur les décombres. Car la Palestine connaît son histoire et ne compte plus les étés. Avec elle, les Palestiniens qui sont ce qu’ils sont sans se demander qui ils sont car ils sont toujours là, "ravaudant la robe de l’éternité".
Et maintenant c’est l’ici qui impose sa loi, la loi du plus fort, de l’acier et du feu, celle qui brûle les arbres et décompte les morts. Mais cette loi martiale ne pourra retranscrire les morts tous les jours jusqu’à la fin des temps, elle devra apprendre à compter les vivants, à les laisser vivre en groupes sans tenir compte des légendes. Elle devra laisser certains dire : "Nous sommes toujours là / guettant une étoile dans chaque lettre de l’alphabet." A ceux qui ont édicté la loi de comprendre que les Palestiniens seront toujours là car ils portent en eux le fardeau de l’éternité...
Un livre d’une grande émotion, qui allie poème d’amour (Deux yeux), de circonstance (Dans la gare d’un train tombé des cartes) et de révolte (Muhammad, dont on s’étonne de le voir ici présenté car Darwich avait toujours refusé de mêler ses textes politiques à sa poésie, dans la même veine qui fit que jamais les Paroles passagères qui mirent en ébullition la Knesset ne furent intégrées dans un recueil).
Présentés sur un papier blanc brillant que ponctuent les admirables photographies d’Ernest Pignon-Ernest, ces poèmes, à la mise en page parfaite qui en fait un écrin à la mémoire de l’Histoire oubliée de cette région du monde, sont à lire d’urgence...
Le lanceur de dès
Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis,
moi qui ne fus pierre polie par l’eau
pour devenir visage
ni roseau troué par le vent
pour devenir flûte...
Je suis le lanceur de dès.
Je gagne des fois, je perds d’autres fois.
Je suis comme vous
ou un peu moins...
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