Historienne et journaliste, Clémentine Portier-Kaltenbach pose, sur la Grande Histoire, un regard novateur pour nous régaler de sujets pour le moins inhabituels. Elle avait crée la surprise en relatant, dans Histoires d’os et autres illustres abattis, les aventures post-mortem de certains de nos grands hommes. Pour la présentation, fort érudite, de ce sujet délicat sur les tribulations de tout ou partie du corps d’illustres personnages, elle avait traité son propos avec un humour décapant, minimisant, ainsi, le côté scabreux, voire morbide de celui-ci pour en faire un récit passionnant.
Début avril 2010, elle revient avec un livre au titre prometteur : Grands Z’héros de l’Histoire de France. Elle nous invite, cette fois, à une découverte peu usitée de notre belle Histoire de France, la rencontre des grands nuls, ceux qui ont laissé, ou non, leur patronyme associé à une défaite ou à une gamelle retentissante.
Elle a entrepris de dresser un palmarès de nos médiocres nationaux avec ce ton humoristique qui emporte l’adhésion et donne une vision réelle, dégagée des fards et oripeaux "glorieux" dont on a tendance à draper des individus au destin figé à jamais.
Rencontre avec une historienne de grand talent, qui a l’art de l’image juste, du "détail qui tue" et sait donner aux événements et aux hommes, leur juste dimension.

Serge Perraud : Après Histoire d’os et autres illustres abattis, vous récidivez, avec Grands Z’héros de l’Histoire de France>, pour un domaine presque ignoré de l’Histoire, celui des individus responsables de grands fiascos. Comment avez-vous opéré la sélection, car j’imagine que les fautifs de ratages sont légion ?
Clémentine Portier-Kaltenbach : Ce n’est pas si simple... nos ratés sont peut-être légions mais nous les connaissons mal et comme leurs contemporains leur ont généralement "mis une croix dessus", ils ne sont pas faciles à dénicher. Ainsi que le dit l’anglais Stephen Pile, inoubliable auteur du Livre des bides : "Dans notre société malade de succès, les exploits les plus ratés sont les plus difficiles à découvrir."
Finalement, ma sélection de zhéros comporte à la fois les ratés qui me sont venus spontanément à l’esprit (Grouchy "derrière" Waterloo, Villeneuve dernière Trafalgar, le général Boulanger, Bazaine derrière Sedan...), des nuls cités par les historiens croisés au hasard de mes rencontres et du plateau de l’émission "Secrets d’histoire", et de piteux individus croisés au hasard de mes lectures...
Vous inventez, pour l’occasion, le Zhéroïsme. Quelle définition en faites-vous ?
La plupart des personnages passés en revue dans ce livre (à l’exception peut-être du pathétique capitaine de La Méduse) sont héros et zéros tout à la fois. Une minute avant Waterloo, Grouchy est encore un des plus grands soldats de l’Empereur, au début de la guerre de 1870, lorsqu’on lui confie la tête de l’armée de l’est, Bazaine est l’un des maréchaux les plus titrés de France. Le russe Koutousov est un nul à Ulm, un héros à la Bérézina, La Fayette est un héros de la guerre d’indépendance américaine et ne fait plus rien ensuite, l’amiral de Grasse est un héros pour les américains mais sera très longtemps mal vu par les Français....En d’autres termes, "héros" ou "zhéros", c’est souvent affaire de circonstances et de timing !
Quels critères avez-vous retenus pour qu’un individu figure dans le "Who’s Who" du Zhéroïsme ?
La principale qualité ? Ne pas être à la hauteur ! Briller par son indécision, son obstination, décevoir ceux qui plaçaient tous leurs espoirs en vous......Etre un "second couteau" de l’histoire, avoir été associé à un désastre, être soi même médiocre mais avoir nui de toutes ses forces à un vrai génie. Il faut enfin impérativement qu’une part de ridicule et de tragicomique soit associée aux mésaventures de ces zhéros.
Vous "épinglez" également, dans le chapitre Doubles zhéros, des individus médiocres, inconnus aujourd’hui, mais qui à leur époque ont nui à d’authentiques génies. Ce genre de personnages est-il répandu ? Avez-vous dû faire une sélection drastique ?
Non, je n’en avais pas tant que cela sous la main ; je voulais absolument que mes lecteurs découvrent Népomucène Lemercier, écrivain prolifique du début du XIXème totalement inconnu de nos jours qui, à plusieurs reprises, s’opposa à l’élection de Victor Hugo à l’Académie française. Par une étrange et délicieuse ironie de l’histoire, lorsqu’Hugo fut enfin élu à l’Académie, ce fut précisément en remplacement de Népomucène. Il se trouva donc devant l’obligation de prononcer l’éloge de celui là même qui lui avait tiré si souvent dans les pattes ! Il fut lire son discours, c’est un modèle du genre : de l’art de dire du mal en faisant semblant de dire du bien !
Voyez vous, après mon précédent livre consacré aux reliques d’hommes célèbres, j’ai reçu de nombreuses lettres me signalant qui, le collier de barbe de Victor Hugo, qui le calcul de Sainte Beuve, qui encore, le tibia de Guillaume le Conquérant. Je m’attends à ce qu’il se produise la même chose avec mes « zhéros » ; on va m’en signaler qui auraient amplement mérité de figurer dans ce livre...ils seront les bienvenus ! Je précise bien qu’il s’agit de mon propre best of de nuls et que, naturellement, j’en passe et des pires dans mon livre...
Vous faites figurer dans le volet Zhéros zhéros sept sept militaires qui ne sont pas tous des perdants avec la même ampleur. Mais reprendre en titre un tel matricule n’est-ce pas faire de l’ombre au célèbre espion ?
James Bond est un gros vaniteux à qui tout réussit....un peu d’échec et de modestie ne lui feraient pas de mal ne pensez vous pas ?
Vous exhumez de l’ombre la cohorte de ce que des historiens ont baptisé "Les Rois fainéants". Mais ne montrez-vous pas que, s’ils sont mal connus, ils étaient loin d’être fainéants ?
Bien sûr, ils ont consacré la majeure partie de leur temps à s’entretuer ce qui demande de l’énergie et de l’enthousiasme ! Mais comme nul ne se souvient d’aucun d’eux en particulier, je les mets dans le classement des zhéros par équipe mais en aucun cas, ils ne sauraient figurer dans le classement individuel des grands zhéros de notre histoire.
Pourquoi n’y a-t-il aucune femme dans votre palmarès ? Pourtant nombre de dames ne sont-elles pas les initiatrices de catastrophes ?
Qui donc ? En dehors d’Isabeau de Bavière qui a "vendu" la France à l’Angleterre, je n’en vois guère. Et encore, elle avait des excuses, son mari Charles VI étant fou à lier. Non, cher Monsieur, je comprends que cela puisse vous contrarier, mais il n’y a pas de zhéroîne digne de ce nom entre Vercingétorix et 1899, date à laquelle prend fin mon survol de la nullité nationale. Les hommes doivent à leur domination sur les femmes pendant des siècles d’avoir produit bien plus de grands nuls qu’elles ne le firent. Mais tout espoir n’est pas perdu. Nous vivons désormais dans un monde paritaire où le potentiel de nullité des femmes peut désormais donner sa pleine mesure.
Vous êtes historienne de formation et de profession. Vous avouez un goût marqué pour l’Histoire anecdotique, l’envers de la médaille, la partie ignorée ou cachée d’événements. Pourquoi cet attrait ?
Alors là, vous me posez une colle ! J’ignore le pourquoi du comment, mais quoi que je lise en histoire, c’est toujours le petit côté de la lorgnette qui retient mon attention. Quant j’étais enfant, j’ai été fascinée par une BD intitulée L’histoire de France avec le sourire, BD dans laquelle on voyait Frédégonde et Brunehaut s’entretuer à coups de rouleaux à pâtisserie. L’histoire peut être très drôle, on a tendance à l’oublier, et la petite histoire est parfois un vecteur essentiel pour la rendre plus "digeste" aux yeux du plus grand nombre.
Vous faites preuve, dans vos livres, d’un ton humoristique tour à tour badin, léger, noir, voire très noir. Est-ce un parti pris pour présenter des sujets impertinents ?
Si j’avais parlé des reliques de nos grands hommes du suicide de Villeneuve sur un ton contrit, les lecteurs ne se seraient pas pressés au portillon. Certain sujets sinistres appellent une certaine forme d’humour et de légèreté. De toute façon, être ironique et un brin provocatrice est dans ma nature.
Ecrire ce livre a dû nécessiter la lecture d’une somme considérable de biographies confidentielles, des recherches d’informations dispersées. Les sources de documentation sur vos sujets de prédilection sont-elles nombreuses et facilement accessibles ?
Détrompez vous....oui, j’ai beaucoup lu, et j’ai dû avaler un grand nombre de livres sur les évènements cités dans le livres ou de biographies ; mais voyez vous, là encore, je me suis abreuvée à des sources très accessibles et connues. Je me suis focalisée à chaque fois sur l’individu derrière le désastre : qui était Villeneuve ? Qui était Grouchy, qui était Boulanger ? La postérité et avec elle les livres d’histoire s’en fichent pas mal, puisque ce furent tous des losers ; seuls comptent les catastrophes pas les individus. Et bien moi, ce sont précisément eux qui m’intéressent. Voyez vous, il s’était passé la même chose pour Histoires d’os. Les historiens sont forcément amenés à s’intéresser aux derniers moments des grands hommes auxquels ils consacrent une biographie... mais jamais un historien "sérieux" n’aurait consacré un livre entier à ne faire que décrire ce que devinrent après leur mort les morceaux de crâne, d’os voire de pénis, des illustres personnages de notre histoire. Moi, je prends !
Fréquentez-vous assidûment le cimetière du Père-Lachaise, car nombre des personnages que vous citez s’y retrouvent totalement ou partiellement ?
Pas particulièrement ; j’ai eu ma dose de cimetières et de reliquaires en tous genres, lorsque j’ai écrit Histoires d’os. J’en ai vu des bizarreries à cette occasion. Mais j’ai une tendresse particulière pour le cimetière de Picpus où sont inhumées les victimes de journées révolutionnaires de juillet 93.
Vous décrivez des parcours, des situations absolument atypiques à tel point qu’on se prend à douter de leur réalité comme l’entêtement de Grouchy face à son Etat-major. Ces grands ratages ne comportent-ils pas, dans leur déroulement, une part d’irréalité, d’énigme ?
LL’entêtement de Grouchy eut un certain nombre de témoins dignes de foi ; maintenant, il est certain que les récits d’un même évènement peuvent varier d’un témoin ou d’un historien à l’autre ; voyez plutôt les divergences entre les historiens à propos de l’échouage de La Méduse ; le banc de sable sur lequel Chaumareys a échoué son navire était-il signalé ou pas sur les cartes marines de l’époque, pouvait-il ou non l’éviter ? Tempête dans un verre à dents ! Certains de mes zhéros, ont eu à porter tout le poids des fiascos auxquels ils furent associés ; parfois ce fut très injuste. Pensez qu’un Bazaine fut condamné à mort pour avoir capituler en rase campagne alors qu’il s’était retranché dans Metz... cinq minutes avant d’être un zhéro, c’était encore un héros... encore et toujours une affaire de timing !
Vous concluez chaque grande division de votre livre par quelques pages intitulées Requiescat in pace. Mais, reposer en paix pour l’éternité ne semble-t-il pas du domaine de l’irréalisable ?
Vous et moi le saurons bien assez tôt si vous voulez mon avis. En tous cas, pour nos zhéros, c’est en effet une chose irréalisable, puisque par un curieux effet du hasard, les tombes de presque tous ces zhéros ont disparu... impossible de se recueillir sur leurs dernières demeures.
Les navigateurs, militaires de haut rang et hommes politiques forment quand même le gros bataillon des nuls que vous avez retenus. Sont-ils plus exposés ?
En toute logique, car les évènements qui marquent le plus profondément la mémoire collective d’un peuple sont les grandes batailles qui coutèrent de nombreuses vies humaines. Que Chaumareys ait condamné 142 marins a devenir anthropophages, que Soubise se fasse battre à plate couture par une armée deux fois inférieure en nombre, que Bazaine soit associé à la mort de milliers d’hommes et à la perte de l’Alsace Lorraine, voilà qui fut très difficile à avaler pour les Français...
Cependant, vous citez des cas où l’auteur de la catastrophe a été contraint, voire forcé à accepter une mission pour laquelle il ne se sentait pas à la hauteur comme Pierre-Charles-Sylvestre de Villeneuve ou Medina Sidonia. Le Z’héros, dans ce cas, ne serait-il pas plutôt celui qui l’a envoyé, incapable d’appréhender l’incompétente du personnage ?
Vous avez tout à fait raison ! D’ailleurs, dans le drame de Trafalgar, les historiens, anglais, probablement plus lucides que les nôtres, s’accordent à reconnaitre que l’Empereur en personne et son Ministre de la Marine Decres (ami et protecteur de Villeneuve) portaient une responsabilité importante dans la défaite. Et que dire du roi d’Espagne Philippe II qui nomma Medina Sidonia à la tête de l’invincible Armada, alors que celui-ci l’avait supplié de n’en rien faire et invoquait son mal de cœur en bateau pour être dispensé de cette responsabilité. C’est l’entêtement de Philippe II autant que l’incompétence de son amiral de bateau lavoir qui a causé le désastre de l’invincible Armada.
Mais tout nul qu’il fut, Médina Sidonia a joué un rôle dans la marche de l’histoire, puisque cette déconfiture à permis à l’Angleterre d’installer pour longtemps sa domination sur les mers.
Dans votre introduction, vous remarquez que, contrairement aux anglo-saxons, les Français restent très discrets sur les ratages de leur Histoire et sur ceux qui en ont été les acteurs. Les Anglais font-ils preuve d’un sens plus développé de l’autodérision ?
Et comment ! Ils sont bien plus forts que nous en la matière, leurs bibliothèques sont remplies de livres sur leurs échecs et leurs grands nuls. Mais je crois que cela vient aussi de leur "autosatisfaction". Il est plus facile de rire de soi même lorsque l’on ne doute pas de soi. Les Français sont à la fois plus fanfarons et moins confiants. Nous autres Français n’aimons pas évoquer Waterloo ou Crécy mais avons une nette prédilection pour nos déculottées magistrales, les occasions où nous étions condamnés à perdre mais où nous fûmes sublimes : Camerons, Bazeilles, Sidi Brahim...
Pourtant, ne dit-on pas qu’on se souvient plus durablement et facilement des échecs que des succès ?
Nous sommes un peuple un peu particulier, puisque nous avons tendance à ne vouloir nous souvenir ni des uns ni des autres... ; n’avons-nous pas prêté notre unique porte avion aux britanniques pour qu’ils commémorent Trafalgar, alors que nous n’avons pas été capables de faire quoi que ce soit pour commémorer Austerlitz ! Enfin, à l’évidence, nous avons un rapport particulier à nos échecs par rapport à nos voisins anglo saxons. Songez que le personnage auquel le plus grand nombre de livres a été consacré aux Etats Unis est le Général Custer, grand vaincu de la bataille de Little Big Horn.
La publication d’Histoire d’os et autres illustres abattis vous a-t-elle permis d’accéder à de nouvelles dispersions ? Avez-vous le projet de donner une suite à ce livre ?
Oui, je vous l’indiquais à l’instant, on m’a signalé de nombreuses reliques extrêmement affriolantes ; mais je ne pense pas donner de suite à cet ouvrage car ce qui fut très amusant, ce fut cette première plongée au royaume de la relique profane, le classement de mes trouvailles en "pièces nobles et bas morceaux". Je me suis bien amusée, mais j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question. Maintenant, j’ai suggéré à des amis étrangers, d’écrire leur propre version de ce même livre : une version allemande incluant le crâne de Bach, les cheveux de Beethoven ou la mâchoire d’Hitler me parait pleine de promesses mais ce n’est pas moi qui l’écrirai.
Peut-on avoir, d’ores et déjà, une petite idée du sujet dont vous allez nous régaler dans quelque temps ?
Cela n’est pas encore très précis dans mon esprit ; je tâtonne. Mais vous pouvez compter sur moi pour rester au raz des pâquerettes !
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