Ambiance résolument numérique : l’actrice, placée devant un écran qui projette son visage - ainsi comme offerte à sa propre image - répète le même message d’apparence insignifiante. Un couloir de verre, en fond de scène, a de multiples fonctions : il donne au tableau statique dessiné par le décor une véritable profondeur - accentuée par sa mobilité : à certains moments, il avance pour paraître occuper toute la scène, à d’autres se détache pour donner du champ - ; il accueille dans ses différents compartiments des images filmées en direct sur le plateau ou projetées en surimpression ; il permet par le jeu des éclairages de dédoubler l’espace scénique ; enfin il accueille la salle de bain, lieu stratégique de ce drame familial.

Le séjour d’une sœur sert de révélateur à l’inanité ou à la densité d’un couple. De brusques modifications d’ambiances lumineuses et sonores permettent de donner corps à la variation des sens qui est manifestement l’intention du metteur en scène. Ainsi des mythes ou des textes mythifiés devenus chants d’un chœur clamant comme un hypertexte, dans les replis du propos.
La pièce de Tennessee Williams s’en trouve considérablement enrichie. Krzysztof Warlikowski superpose en effet les images, les cris, la musique, les textes : on revisite de nombreux lieux : les androgynes platoniciens, Œdipe, Salomé, le combat de Tancrède et Clorinde, Marguerite Duras...
Maîtrisant manifestement son dispositif scénique, le concepteur du spectacle utilise à plein les ressources de la musique et de la lumière pour donner relief et peut-être sens à des tableaux de grande qualité, ouvertement esthétisants, distribuant avec adresse, sinon virtuosité, les redondances ou les rémanences. Une mise en scène violente, en même temps délicate, qui doit tout de même beaucoup à la prestation impressionnante d’Isabelle Huppert, célébrité qui n’a pas usurpé son grand nom.
La pathologie des personnages est exprimée par la monstration d’êtres tout donnés dans leurs expressions, qui ne sont jamais révélations, mais seulement exhibition. En dépit du dynamisme et de l’incontestable profondeur donnés à la pièce de Tennessee Williams, subsistent des longueurs et des moments restant tout de surface. Tout cela demeure d’une beauté un peu transparente, pleine de reflets séduisants, mais sans grande teneur.
« Un Tramway »
d’après Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams
mise en scène Krzysztof Warlikowski
avec Isabelle Huppert, Andrzej Chyra, Florence Thomassin, Yann Collette, Renate Jett, Cristián Soto
Théâtre de l’Odéon, 75006, Paris, du 4 février au 3 avril 2010
texte français : Wajdi Mouawad
adaptation : Krzysztof Warlikowski
collaboration à l’adaptation : Piotr Gruszczynski & Wajdi Mouawad
dramaturge : Piotr Gruszczynski
décor & costumes : Malgorzata Szczesniak
collaboration aux costumes : Cédric Tirado
lumière : Felice Ross musique : Pawel Mykietyn
perruques & maquillage : Luc Verschueren
vidéo : Denis Guéguin son : Jean-Louis Imbert
production Odéon-Théâtre de l’Europe, Nowy Teatr - Varsovie, Grand Théâtre de Luxembourg, De Koninklijke Schouwburg - den Haag, Holland Festival - Amsterdam, Comédie de Genève, Emilia Romagna Teatro Fondazione, spielzeit’europa | Berliner Festspiele, MC2 :Grenoble. Avec le soutien de l’Institut Polonais Paris.
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