Un inédit de Joyce Carol Oates est toujours un événement littéraire. Inédit en français, cela s’entend, car la publication de ce petit bijou d’humour noir est paru aux Etats-Unis en 1976. Servi par une traduction enlevée et diabolique de Claro, dont lui seul a le secret, ce livre mérite une place de choix dans votre bibliothèque.
Les Allusifs, dont nous suivons l’aventure depuis sa naissance - et qui se sont lancés depuis peu dans une collection Polars et quelques livres illustrés avec l’incroyable Je voudrais pas crever : Poèmes illustrés en hommage à Martin Matje de Boris Vian, en tirage limité à un peu plus de trois mille exemplaires, dont les derniers se sont arrachés au Salon du livre de Paris la semaine passée - est une maison canadienne qui nous a permis de lire des auteurs du monde entier dans des livres aux maquettes avant-gardistes, et qui a su, une fois encore, nous surprendre en dénichant cette histoire inclassable, d’où sa place dans cette rubrique à OVNI littéraires.
En donnant la parole à un Taré, comme seules les américains semblent capables d’en produire, Joyce Carol Oates nous plonge dans les périples psychologiques qui conduisent un cerveau différent à se laisser emporter sur les chemins des travers humains...
Bobbie Gotteson est trouvé, nourrisson, dans une consigne de gare routière. Il subira le chemin chaotique des familles d’accueil sans parvenir à recouvrer un semblant de raison qui pourrait l’aider à comprendre ce fameux monde du Dehors qui le terrifie tant... Il finit donc par se retrouver sur le banc du tribunal, face à un jury et doit s’expliquer. Prétexte à une remontée dans les strates du souvenir pour Oates qui nous livre alors, dans une série de cours chapitres, des scènes d’une rare violence, physique ou psychologie, selon qui raconte, qui subit, en y mêlant une narration subtile et dérangeante qui parvient néanmoins à captiver le lecteur pour mieux l’entraîner là où il n’irait pas de lui-même...
Bobbie Gotteson, compositeur de chansons populaires, musicien itinérant, vagabond qui vit en faisant la manche, en se produisant dans les bars, histoire de traverser d’est en ouest le pays pour mieux aller se brûler les ailes sous les néons d’Hollywood. Bouts d’essai, crise de nerfs, folie simulée pour éviter la prison. Vol de ses chansons par des producteurs indélicats. Tentative de séduction par des filles faciles. Il n’en faut pas plus pour que notre homme se déchaîne. Doit-on l’en blâmer ?
Se basant sur un fait divers, les exactions de Charles Manson, cette analyse qui n’est pas une confession, dépeint les pulsions de Gotteson mais nous rappelle aussi que tout un chacun n’en est pas si éloigné. Un assassin sommeillerait-il en chacun de nous ?
Sans doute, pour peu que quelqu’un ou qu’une situation le réveille, et cette folie primaire peut nous emporter comme elle emporta Gotteson vers des abysses bleues de mer dans l’impossible soleil de ses désirs. Folie qui n’est pas obligatoirement déraison tant l’espace est mince dans la classification clinique : qu’est-ce qui est normal et qui ne l’est pas ?
Vous ? Ou Gotteson ?
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