L’incendie des affects
La poésie est fille du vent, c’est-à-dire qu’elle est née de l’oralité et s’est transmise dans la musique des branches balayées par le souffle céleste. Et Salah Stétié est notre plus belle voix française actuelle, sans doute parce qu’il n’est pas que francité mais bien métissé de toutes ces cultures qu’il a emmenées avec lui lorsqu’il a quitté le pays du cèdre, qu’il a capturées lorsqu’il a séjourné dans le vaste monde, qu’il a su domestiquer, enfin, une fois établi dans les Yvelines, dans sa maison des chats où les tapis gardent traces des véritables propriétaires des lieux. "Dans toute voix de l’homme il y a un arbre" clame-t-il en ouverture d’Orphique, comme pour nous rappeler que s’il est un éphémère parmi nous son œuvre, elle, restera dans le marbre poétique, pléiade éternelle de nos joies. Et dire que le sentier qui menait à la montagne blanche était tortueux est un euphémisme !
Dans le sacrifice de l’incendie de son pays, Salah Stétié s’est envolé, "oiseau sans descendance / Agrippé à la lumière de l’esprit / Parmi d’autres oiseaux / Attachés à des lumières dans l’esprit" pour ne pas devenir fou... Car voir sa terre devenir l’antre de la région, se noircir de cadavres en fusion dans le nom dissous d’un mythe est un supplice infernal. Et même si la flamme est "aussi le féminin de l’eau / Qui flambe aux dépôts du cœur" cela n’ira pas empêcher le feuillage de partir en fumée et l’oiseau de la nostalgie de s’envoler dans l’exil des possibles. Ses enfants seront alors ses livres.
Parti ailleurs voir si l’herbe est parfois plus verte, la peur l’a poursuivi, aussi tenace que la politique des hommes. "Les champs autour sont des labours antiques. / Pas de blé en ce monde / Mais le blé des images / - Pour que s’éclaire et s’illumine l’énigme de la traversée".
Porteur de la voix officielle de son pays, Salah Stétié n’a que trop mangé sa cravate pour ne pas envenimer les choses alors que dire la vérité aurait sans doute été plus profitable. Mais si la vérité était en politique cela se saurait, non ?
Alors, joueur de mots pour tenter d’éviter l’incendie définitif dans les chancelleries, il connaît aussi la portée des métaphores et s’ouvre enfin dans le poème, seul lieu intime où l’incompétence des hommes ne leur donne pas le pouvoir absolu. Ainsi, il peut "agir avec le feu du souffle sur / Cela si clair et dénoué avec ses vœux / Noircis ligués en pièces transparentes / Sur les serrées dont on ne sait plus rien" comme d’autres se laissent griser par la brise venue d’un azur infiniment bleu. Que lui importe ces batailles perdues quoi qu’il arrive dans l’inconsistance des hommes de loi puisqu’il s’en ira livrer son amertume ailleurs, et se permettre d’être heureux, enfin, dans le désordre "des routes mélangées par l’air habile / Qui les donne à la vaste écume et les retire" selon une mécanique des fluides que personne ne contrôle...
Quoiqu’il en dise dans Les rues, Salah Stétié a beaucoup à nous offrir. Pour les retardataires - ou les pressés - la plus grande partie de son œuvre a été rassemblée dans un volume Bouquin, En un lieu de brûlure, chez Robert Laffont. Pour les amoureux de poésie et ceux qui ont le temps, il ne faut pas omettre un seul recueil des poèmes de cet homme fait arbre aux multiples rameaux. Car dans cet arbre-là, "il y a du vent, beaucoup de vent / Qui s’en va, il s’en va respiré par les femmes / Les hautes, les habituées des foudres / Quand les fourmis immaculées du ciel / Nous enferment avec les masques de la vie" ; et dans le feu des affects illuminés danse cette poésie universelle sur nos cœurs de feuilles. Alors nous aussi, devenus bois de l’homme dans cette forêt de l’esprit, nos cellules seulement jasmin séminal, nous ployons sous les doigts lumineux du poète, l’incorrompu.
Exultation
Dans la fièvre du fleuve est la lampe de terre
Explosée, et sa flamme enracinée dans l’eau
Aimée de l’autre longue flamme dans le fleuve
La nuit autour, laurier de larmes vives
Egarés par le tremblement des saisons
Vont, forcés par des géographies obscures,
Les cueilleurs embarrassés de fruits,
Leurs pieds d’orteils dansant sur le friable
Chantera une alouette en pays fauve
Non loin de la fenêtre disloquée
Sous les barques infinies des montagnes
Mondes mortels
De neige et d’anémones
Leur entrechoquement
Dressant invisiblement dans la musique
L’urne désespérée de leur joie ozonale
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Genèse
Dans ce pays il y a les paysages
Et leur scintillement, l’avancée bleue des gouffres,
Le monde est nettoyé par un chiffon de neige
Et ce matin, pour le pied pur des pierres,
J’ai parlé à la timidité des pluies
Je leur ai dit : Mes filles
Mes vaporeuses, mes blessées par l’esprit,
Les escargots de vos jardins dorment dans les vulves candides
Aux lampes de vos jambes
- Vous voici destinées à la nuit de l’esprit
Désert, tout est désert
Tout est désert de pluie
Désert et sable dans la buée surprise :
L’aube enfantine en qui palpite l’alouette
Avant qu’elle meure
Et s’il y a beaucoup de noir dans l’horizon de nos vies, voici le baume qui éclairera la neige de nos cœurs endormis, ce temps de neige au plus profond de nos corps pour que nous sachions chérir l’aimé(e). Que nous comprenions l’importance d’aimer son corps pour que nous parvenions à réveiller notre cœur. Car "demain le feu la pluie le vent le paysage / Et à la cime infinie de l’amour s’allumera l’exaltation du possible par la magie du verbe de Salah Stétié.
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