La très belle adaptation du roman du chilien Bolaño au théâtre compte 5 actes et dure 5 heures. Quatre personnages d’universitaires sont en quête de l’écrivain inconnu, Benno von Archimboldi, de l’œuvre duquel ils sont spécialistes. Le spectateur entend une histoire dans l’histoire puisque les critiques littéraires sont tout de même fait de chair et de sang et l’auteur qu’ils vénèrent, s’il semble occuper leur vie, ne la comble pas pour autant ; il est prétexte à coucheries et ruptures sentimentales.
Le voyage qu’ils entreprennent dans un Mexique dépravé ne les mène nulle part. En revanche, le spectateur qui aura eu la patience d’attendre le troisième acte voit se révéler lentement le sens du propos : il s’agit clairement de dénoncer un régime corrompu qui n’offre aucune issue à la jeunesse de Santa Theresa, auquel sport et alcool ne pourront longtemps suffire.
L’action devient très violente : le tableau du deuil de femmes assassinées par on ne sait quel tueur en série, envahit toute la scène. Benno von Archimboli apparaît enfin parce qu’il est accusé du meurtre par la police locale. Proie apparemment facile, parce qu’il est étranger, il se manifeste par une résistance étonnante à toutes les provocations et affirme son innocence.
Le dernier acte ne fera que déployer la biographie de cette force de la nature. Le mystère littéraire s’explique par l’argument politique : la thématique du nazi-réfugié-en-Amérique-Latine explique le retrait du monde de l’écrivain. Cependant Benno von Archimboldi est surtout coupable de s’être laissé porté par les événements, sans jamais agir pour une cause quelconque.
Le démarrage est un peu lent mais selon un tempo sans doute nécessaire, on passera de la futile partie à quatre des chercheurs en littérature allemande à l’héroïsation de leur auteur de prédilection en fin de parcours. Montage d’archives, langue catalane, video et musiques activent un puzzle très coloré et vivant qui rend compte de la complexité du témoignage.
La mise en scène doit surmonter une difficulté majeure : le caractère disparate de faits historiques. L’action est toujours passée et le parti pris du mode narratif prévaut : le plateau est le lieu du constat, de la mémoire, de l’état des lieux, d’une époque à l’autre, d’un univers à l’autre. Cette option est propice aux rapprochements analogiques qui pourraient paraître naïfs voire coupables puisque sont juxtaposés, d’un acte à l’autre, archives des camps de concentration nazi et dénonciation d’assassinats en série perpétrés pour des motifs obscurs.
La monstration du beau corps sanglant d’une des victimes agonisant sur scène et la projection de la liste apparemment infinie des noms de ses congénères sont suivies de celle des charniers découverts en 1945. Mafia et SS ne sont certes pas assimilés mais un lien est instauré par la traversée géographique et temporelle du personnage central autour duquel se nouent les histoires et les intérêts privés.
Ainsi les deux premiers actes ne prennent tout leur sens qu’en fin de partie. A la figuration très statique des premiers actes s’oppose la très dynamique figuration de Benno von Archimboldi, grand bel aryen, toujours en course, défiant la mort, les partis, les classes sociales, les âges, jamais démasqué et retiré sous une fausse identité. La dernière image que nous gardons de lui est celle d’un homme jeune qui court sur place sur un tapis roulant...le héros ne vieillit pas.
Cette illusion nous ramène en boucle au premier argument, d’ordre littéraire.
Claire Lassecarre
2666
de Roberto Bolaño
Adaptation Pablo Ley, Alex Rigola
Mise en scène Alex Rigola
Avec : Chantal Aimée, Pere Arquilué, Andreu Benito, Cristina Brondo, Joan Careras, Feran Carva jal, Manuel Carlos Lilo, Julio Manrique, Alícia Pérez, Fèlix Pons, Alba Pujol, Xavier Ruano
Théâtre 93 de Bobigny. Festival Standard Idéal, du 12 au 14 février 2010.
2666, de Roberto Bolaño, dans la traduction de Robert Amutio, est publié chez Christian Bourgeois.
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