Drôle d’Afrique
Il faut lire l’Afrique racontée par des africains. Et depuis le départ de l’ami Kourouma pour d’autres vies, rien ne m’avait paru porteur d’autant de lucidité que ce texte-là. Amadou s’était attaqué aux enfants soldats de Sierra Leone dans Allah n’est pas obligé, Théo Ananissoh rend compte d’un Togo qui part à la dérive, comme tous ces états africains gangrénés par la corruption et la violence primitive. Quand un Blanc ose dénoncer l’Afrique d’aujourd’hui, continent le plus riche du monde sur le papier (grâce à ses extraordinaires réserves de matières premières en tout genre) mais le plus pauvre dans sa réalité, on sort quelques qualificatifs du dictionnaire et l’on regarde ailleurs. Quand un Noir se penche sur son histoire contemporaine il n’y a plus rien à rechercher dans le non-dit et l’inconscient car ici chaque mot a sa place, chaque vérité sa réalité, chaque drame son corollaire... Rarement peinture des mœurs politiques et sociales de l’Afrique à la dérive auront été si émouvantes, précises et révoltantes. "Notre époque où l’on ne vend plus crûment des humains, ou presque, peut être considérée comme un temps de progrès moral en comparaison d’autrefois." Mais personne n’est à l’abri, ne soyons pas dupes. D’autant, comme le disent certains personnages, que cette fatalité et ce désintérêt qui semblent s’être abattus sur les gens, ne va pas dans le sens d’une sortie de crise, comme l’on dit aujourd’hui. Les "beaux" restes de la colonisation ont été vandalisés, les leçons désapprises jusque dans les moindres petits détails, comme cette scène qui voit deux personnages patauger dans la boue pour regagner leur voiture après avoir visité le roi local, et ne pas comprendre pourquoi personne n’a eut l’idée de construire soit un trottoir soit une margelle en pierre afin de pouvoir regagner sa voiture s’en s’en mettre jusqu’au genou...
Mais l’urbanisme n’est pas le seul point noir de l’Afrique, le cancer qui la ronge part du sommet : c’est bien la clique présidentielle et son potentat qui gangrènent toute la vie sociale et économique. Le narrateur s’en rend compte très vite quand il parvient à prendre langue avec le conseiller Bamezon, par l’entremise de Nadine, une amie libraire. Reçu au palais présidentiel, il parvient à devenir le confident de celui qui est humilié par le neveu du Président (il entretient une liaison avec sa femme, la contraignant à d’obscurs jeux sexuels) et qui s’est perdu dans ses desseins de revenir au pays pour être utile. "Je suis rentré de France pour me mettre sous les ordres de quelqu’un qui aurait dû être mon domestique. Voilà le résumé de la situation." Les deux hommes ne peuvent s’empêcher de faire des parallèles entre le mode de vie occidental qu’ils ont tous deux connus, et les comportements locaux, le manque d’hygiène, la non protection de l’environnement, l’affairisme, etc. "Il ne faut pas s’étonner de voir les Africains accepter des conditions de vie aussi infectes. Chacun de nous apprécie son présent par rapport à son enfance ; nous ne nous sentons pas humiliés quand c’est matériellement un peu mieux qu’hier." Bamezon se confie toute une nuit avant de rentrer chez lui et que le drame s’accomplisse. Comme si l’Afrique ne pouvait que dévorer ses fils. Et le monde s’en laver les mains... "Cette protestation contre le mépris général que nous nommons racisme, cette naïveté de vouloir qu’on nous respecte en dépit de tout. Déjà Béhanzin, qui descendait d’autres vendeurs d’hommes sans aucune imagination, croyait qu’il était respectable..."
Terrible constat d’échec que ce livre, et cette collection qui fête ses 10 ans, qui nous donnent à réfléchir sur ce continent que nous ne devons pas abandonner.
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| Théo Ananissoh, Ténèbres à midi, coll. "Continents noirs", Gallimard, janvier 2010, 144 p. - 13,00 € |
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