Poétique du désespoir
Il se peut, en effet, que même à New York, New York nous manque, comme une allégorie au vers de Basho qui insiste sur le fait que Même à Kyoto, Kyoto [lui] manque... surtout si l’on est présent dans la Grande Pomme un matin d’un certain 11 septembre 2001. Les New-yorkais qui voyaient Dieu comme un juif urbain ont soudain compris qu’il s’en était retourné dans le désert, pour toujours, semble-t-il... Et les rescapés sont encore sous le choc et incapables de comprendre ce qui s’est réellement passé, à l’image de Keith qui retourne chez sa femme - alors qu’il l’a quittée il y a plusieurs mois - avec une étrange mallette à la main, le visage criblé de bris de verre, le bras gauche ballant, le poignet cassé...
Tous propulsés dans un autre mondre, vivant comme télécommandés, agissant sans réellement comprendre leurs gestes - les enfants scrutent le ciel pendant leur temps libre - et la vie semble reprendre comme avant, dans les non-dits enfin exprimés, dans les actes alors assumés...
Comme si cette catastrophe avait agi comme un révélateur, une manière de démontrer aux hommes leur petitesse et l’incongruité de leurs disputes, du temps qu’ils passent à oublier de vivre.
Tandis que Keith agit en fil rouge pour stigmatiser l’absurde de la situation, et de cette vie en général, voilà qu’un artiste de rue se pend au-dessus d’un pont, à une corniche d’immeuble, tête en bas, un pied en l’air, son harnais de sécurité caché sous son costume, le câble qui le retient dans l’un de ses pantalons. La ville est en émoi. Qui est cet homme ? Que cherche-t-il à prouver par son geste ?
Dans ce spectacle qui mimait la désespérance humaine, cette vulnérabilité du corps mu dans l’espace, pendu telle une marionnette, il y avait le regard du monde contenu dans une seule silhouette. Tous la regardaient car ils comprenaient, même de manière inconsciente, que ce n’était pas la chute d’un corps qu’ils voyaient mais la conséquence d’une action unique sur l’effroi collectif qu’il suscitait.
Sa position visait-elle a refléter la posture spécifique d’un homme qui avait été photographié dans sa chute du haut de la tour nord du World Trade Center, tête la première, bras le long du corps, une jambe repliée, un homme se découpant à jamais en chute libre sur l’arrière-plan des panneaux verticaux de la tour ?
Ses apparitions sont tout aussi soudaines qu’espacées dans le temps, rendant tout le monde nerveux... Sans doute est-ce pour cela que certains s’étaient mis à lire de la poésie, pour adoucir le choc et la souffrance. Pour se procurer, aussi, un peu d’espace dans le beau du langage. Un jardin privé...
Ce livre est une sorte de chant de l’apocalypse, une manière de nous démontrer que Dieu sera toujours la voix qui nous dit Je ne suis pas là, et il n’y a qu’à regarder autour de nous, du Rwanda à la Palestine, pour comprendre que son éventuelle présence au-dessus de nous n’est pas la chose qui crée la solitude et le doute dans l’âme, ni que sa soi-disant entité existant en dehors de l’espace et du temps et qui pourrait résoudre ce doute dans la puissance tonale d’un mot, n’est, en réalité, qu’une invention de quelques petits malins qui voulaient gouverner la pensée des hommes.
Et les mêmes sont aujourd’hui au pouvoir afin de dominer le monde et d’imposer leurs desseins ; d’où la montée, ici et là, de mouvements de résistance, certains frappés d’intégrisme religieux. Puisque l’Occident s’est drapé dans le manteau du christianisme pour commettre ses larcins, il est donc logique que le retour soit aussi axé sur le religieux. Mais dans tout cela, quid de l’homme ?
Le choc des civilisations fait trembler la planète et les personnages se croisent tout au long du récit, certains affirmant haut et fort que ce n’est pas l’histoire de l’ingérence de l’Occident qui ronge ces sociétés orientales. C’est leur propre histoire, leur mentalité. Ils vivent dans un monde clos, par choix, par nécessité. Ils n’ont pas été de l’avant parce qu’ils ne voulaient pas, ou n’essayaient pas. Théorie simpliste que d’aucuns croient encore...
Keith navigue à vue et s’enfonce dans le jeu, jusqu’à devenir professionnel. Il traverse le pays de part en part pour disputer des parties de poker. Pendant ce temps, Martin, l’amant de sa belle-mère, inquiétant marchand d’art au passé sulfureux en ex-RDA, affirme, péremptoire, que les tours ont été construites pour être détruites. N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. La provocation est évidente. Pas faux. Sinon, pourquoi la dresser si haut et la faire en double ?
Martin est désenchanté, à l’image des Européens qui regardent leurs rêves d’enfant s’évaporer. Martin qui a franchi l’Atlantique en rêvant d’un monde de tous les possibles, d’une terre de liberté, il ne s’y reconnaît plus. Je ne connais plus cette Amérique-là. Je ne la reconnais pas. Il y a un espace vide à l’endroit où était l’Amérique.
Servie par une langue au style incomparable dans un jeu nuancé des dialogues et des descriptions, cette histoire aux personnages complexes et si attachants, remet en perspective les éléments essentiels de nos sociétés modernes face à la situation du monde. Un coup de projecteur qui devrait appeler à réveiller nos consciences.
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