Aller à la Cartoucherie, comme on sait, c’est déjà s’offrir une petite excursion en Théâtrie, notamment lorsqu’on est reçu par Ariane Mnouchkine, à l’origine de la prise de possession par des artistes de cet ancien dépôt de munitions. En ce moment, le Théâtre du soleil accueille son public pour une expédition à la Belle Epoque, au bout du monde, pour revisiter le rêve du progrès social. Il s’agit bien de revivre l’élan d’une entreprise collective, artistique, politique. Au tournant du XXe siècle, le progrès a fait ses preuves, il ne s’agit plus seulement d’y croire, il faut désormais en récolter les fruits. Une entreprise de conquête géographique et sociale est habilement présentée à travers l’aventure militante d’une troupe plus ou moins improvisée de pionniers du cinématographe. Dans le grenier d’une guinguette des bords de Marne, les acteurs mettent en place le décor et les installations qui permettent le tournage d’un film retraçant l’assassinat de l’héritier du trône de Hongrie, une expédition en Patagonie, les impasses de la colonisation, le projet utopique de réalisation d’une nouvelle société. On pourrait tout raconter sans dégriser les yeux, tant l’objet est autant dans l’exposition des opérations de construction scénique que dans leur sens intrinsèque.
Ici, le procédé fait spectacle. Il faut saluer le génie d’Ariane Mnouchkine, qui réussit à faire du bricolage collectif construisant l’artifice cinématographique un objet scénique, l’élaboration de tableaux grandioses dans leur fragilité devenue explicite. C’est l’occasion de dénoncer les différentes exploitations et destructions dont le cortège vainqueur du progrès a inéluctablement accompagné sa marche. Le propos interroge tant la création artistique, à travers la difficile éducation du peuple à la performance du jeu, que l’ambition socialiste, n’échappant pas à la dépendance de tout projet collectif à l’égard de la spéculation concurrentielle et financière. Les ingrédients de la drôlerie, du sentimentalisme, de la rêverie collectiviste sont habilement insérés dans la trame de la construction du film, qui autorise toutes les variations, les mises en abyme, les revirements. On assiste à un hymne à la théâtralité, qui dépasse par ses moyens le cinéma lorsqu’il inclut justement la mise en scène comme un de ses ingrédients. Les effets spéciaux, montrés dans la précarité de leur édification artisanale, deviennent des effets de vérité de la création.
Une fois confirmé ce cortège d’éloges mérités, on remarquera que, si la mise en scène des procédés du tournage a un redoutable effet révélateur, elle s’exprime essentiellement par des effets de redondance qui cherchent à servir le comique de répétition. Mais on a trop souvent l’impression que la répétition est inutilement redoublée. On est sous le charme, un moment, et puis la magie dure, s’étire, et le charme s’étiole. Le cinéma d’édification populaire brille du feu de ses commencements. Bien sûr, on comprend qu’il s’est agi de faire d’un tournage bricolant des bouts de ficelles un grand spectacle. Mais si l’on y voit la compagnie se faire plaisir, on a également le temps de la regarder s’y complaire. La représentation manifeste donc une intention artistique et politique de grande valeur, qu’elle gâche un peu en les tournant en longueur et en dérision systématique. Les scènes présentées sont donc plus souvent touchantes dans leur mise en place que prenantes dans leur accomplissement. Le spectacle, en devenant grand, perd donc la force de sublimation dont il avait procédé.
Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores)
Une création collective du Théâtre du Soleil, mi-écrite par Hélène Cixous, librement inspirée d’un mystérieux roman posthume de Jules Verne, sur une proposition d’Ariane Mnouchkine.
Mise en scène :
Ariane Mnouchkine
Musique :
Jean-Jacques Lemêtre
Avec :
Les comédiens étant très nombreux, nous nous permettrons de vous renvoyer, via ce lien, au très beau document .pdf superbement calligraphié créé par le Théâtre du Soleil...
Que ce renvoi soit aussi l’occasion de consulter la page du spectacle.
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