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Pôle noir
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Comme le fait justement remarquer Roland Lacourbe dans sa préface éclairante et bien documentée, En ces temps de disette pour les amateurs d’énigmes, la sortie en français du dernier roman écrit par John Dickson Carr constitue un petit événement. Malheureusement, peut-être parce que l’auteur était, au moment de l’écriture, atteint du cancer dont il mourrait en février 1977 et considérablement affaibli par sa chimiothérapie, ce livre n’est pas à la hauteur de ses meilleures œuvres (La Chambre ardente, Le Masque,...). Il reçut d’ailleurs un accueil plus que mitigé de la part de la critique anglo-saxonne à sa parution en 1972.

L’action se déroule en 1869. Tout juste rentré en Angleterre après des années passées en Amérique, le journaliste irlandais Christopher "Kit" Farrell retrouve son ami Nigel Seagrave qui souhaite l’entretenir d’une affaire de la plus haute importance : il est persuadé que Muriel, la femme qui partage sa vie, n’est pas celle qu’il a épousée, mais un succube venu s’y substituer. Pour étayer ses soupçons et vérifier son hypothèse, il organise au manoir d’Udolpho un dîner auquel il invite Kit et son amie Patricia, le Dr Westcott, George Bowen - jeune écrivain qui voue à Nigel une admiration fervente pour ses exploits en Afrique - et sa petite amie, Susan Clavering. À l’issue de ce dîner, le maître des lieux propose à ses convives de le rejoindre dans sa magnifique serre tropicale. Mais lorsque ceux-ci s’y rendent, c’est son corps inerte qu’ils découvrent au sol, frappé d’une balle dans la poitrine. Pour mener l’enquête, le commissaire Henderson s’adjoint l’aide précieuse de l’écrivain - réel - Wilkie Collins.

Le titre français choisi pour cette traduction inédite de Carr n’a rien à voir avec l’original (The Hungry Goblin) et s’avère fort judicieusement inventé, étant plus alléchant. Les grincheux se plaindront certes d’avoir été trompés : s’ils sont amateurs de roman gothique, ils n’auront pas manqué de se laisser abuser par cet hommage au classique du genre d’Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolpho. De fait, point de gothique ici - hormis l’étrange demeure (Udolpho) tentaculaire et mystérieuse - et point de demoiselle esseulée et persécutée par un tuteur tyrannique. Les femmes de ce roman sont, au contraire, résolues et volontaires, maîtresses de leur destin et dotées de mœurs que l’on aurait probablement qualifiées à l’époque de légères. Cependant, le roman n’en est pas moins une véritable ode à la littérature anglophone. Il fourmille de références littéraires, de Dickens aux sœurs Brontë en passant par Shakespeare, en plus du titre et du choix de Wilkie Collins en détective amateur - l’une des trouvailles du livre : qui mieux que le précurseur du roman policier, se réjouit-on par avance, serait à même de mener rondement et intelligemment une enquête pareille ?

Après avoir abandonné son dernier fidèle limier, le Dr Gideon Fell, Carr consacra la dernière partie de son existence à des romans policiers dits "historiques", où il donna libre cours à sa fascination pour les temps révolus. C’est la société victorienne qu’il fait revivre ici - avec un luxe de détails presque outrancier -, et le Londres d’alors. Autre bonne idée : quoi de mieux, approuve-t-on en son for intérieur, que le brouillard et les ruelles sombres pour y cacher ses mystères ?

L’entreprise est donc louable, les ingrédients de qualité, mais l’exécution déçoit. L’intrigue s’étire en longueur, les péripéties semblent gratuites, voire redondantes, et les dialogues trop souvent artificiels. Par ailleurs, et cette dernière remarque ajoute à l’ennui menaçant un certain embarras, la traduction est très inégale : tantôt agrémentée de notes de bas de page instructives, tantôt confuse et maladroite, au mieux, involontairement cocasse, au pire (comme l’usage, par deux fois, de "sacristi" en lieu et place de l’interjection "sapristi" !). Et pourtant Wilkie Collins lui-même, sous la plume de Carr, donne la recette du bon roman policier :
Déterminez d’abord ce que le lecteur moyen soupçonnera - anticipez ses réactions et mystifiez-le. Puis déterminez ce que le lecteur futé soupçonnera - anticipez ses réactions et mystifiez-le. (p. 182).
Il en va de même dans ce roman que dans les livres de cuisine ornés de photographies de mets parfaits : les meilleures recettes ne sont pas forcément les plus faciles à réaliser.



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Agathe de Lastyns, le 22 février 2010 - article3929.html
John Dickson Carr, Les Nouveaux mystères d’Udolpho (Traduit de l’anglais - Etats-Unis - par Danièle Grivel. Préface de Roland Lacourbe), éditions Rivages coll. "Rivages/Noir", janvier 2010, 405 p. - 10,50 €.
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