A la recherche de la beauté perdue...
Tout commence par un long travelling qui parcourt l’atelier, on est frappé par la densité, des pots, des pinceaux, des toiles retournées face contre le mur... Francis Bacon, l’un des plus grands artistes du XXe siècle, a déjà fait l’objet de nombreux documentaires. Ce film, réalisé par Adam Low, est censé apporter un éclairage inédit sur la personnalité du peintre, à travers une enquête sur sa vie privée - un parti pris compréhensible en principe, s’agissant d’un personnage très haut en couleur, à la fois exubérant et secret.
Nul n’ignore qu’il était homosexuel, buveur et un marginal affiché jusque dans ses attitudes mondaines ; en revanche, peu d’amateurs de son œuvre savent qu’il fut encouragé à se consacrer à la peinture, dans les années 1930, par l’un de ses premiers compagnons, Roy de Maistre, peintre australien (de talent), ou qu’il y avait, parmi ses sources d’inspiration importantes, non seulement les photographies, mais aussi les observations directes qu’il a pu faire sur la faune en rendant visite à sa mère en Afrique du Sud.
Ce genre d’informations constituent un apport appréciable à la connaissance qu’on peut avoir de Bacon, et le film en offre quelques autres. Malheureusement, elles ne forment qu’un petit quart de sa durée, Adam Low ayant privilégié les témoignages et les commentaires voyeuristes, objectivement superflus, sur les rapports de l’artiste avec ses amants. Cette ligne narrative du film n’apporte rien de vraiment instructif, et pourrait susciter, à la longue, un écœurement issu, non pas de l’image que l’on nous donne de Bacon, mais de l’optique sordide où se complaisent certains témoins et, surtout, le réalisateur.
Alors que Francis Bacon se voit comme un medium de l’accident et du hasard, un artiste en perpétuelle recherche de beauté, et surtout de beauté masculine, les visages et les corps des jeunes hommes le fascinent... l’ossature du modèle est primordiale à ses yeux. Lui qui hait son visage mais qui est obligé de le peidre souvent faute de mieux...
C’est un éternel insatisfait : comment pourrait-il l’être, avoue-t-il au cours d’une conversation, alors que tout nous échappe ? Il se réfugie dans l’alcool et dans la peinture, comme si l’art pouvait, le temps d’un acte pictural matérialiser cette liaison dangereuse entre les objets et la passion...
Mais le destin le frappe deux fois : lors de sa première grande exposition à la Tate Gallery de Londres, le jour du vernissage il reçoit un télégramme de Tanger qui lui annonce la mort de Peter Lacy, le grand amour de sa vie. Quelques années plus tard, quand en 1971 le Grand Palais, à Paris, l’accueille - il est le deuxième peintre vivant après Picasso à exposer dans ce lieu prestigieux - son amant meurt dans la nuit, dans sa chambre d’hôtel à St Germain des Près, la veille de l’ouverture.

On regrettera qu’Adam Low ait jugé bon de parsemer son film de plans animalistes redondants, platement didactiques, montés en alternance avec des archives, des témoignages ou des tableaux, avec une maladresse dont on aurait ri si l’on n’était pas choqué par le décalage entre le niveau du cinéaste et celui de l’artiste qu’il a choisi pour sujet. Quant à "l’arène" évoquée dans le titre du film, elle donne lieu à une kyrielle d’images de corrida, décalquées, jusqu’à la musique qui les accompagne, sur Joseph Losey (L’Assassinat de Trotski) - cas de plagiat d’autant plus irritant que le leitmotiv visuel en question n’apporte rien au documentaire. De même, les plans célèbres d’Eisenstein (Le Cuirassé Potemkine), insérés là où il aurait suffi d’un photogramme pour signaler une source d’inspiration trop connue de Bacon, donnent l’impression que faute de talent et de discernement, le documentariste essaie comme il peut de dynamiser son film.
Il est fort heureusement sauvé par certains plans des toiles de Bacon, telle cette série des papes hurleurs, qui redonnent le coup de fouet nécessaire à la poursuite du visionnage...
On aurait aimé aussi que Low n’ait pas réservé le temps qu’on perd à regarder ces séquences aux plans d’archives sur Bacon : le film en comporte trop peu, alors qu’ils auraient pu le rendre passionnant s’ils étaient plus longs.
Deux d’entre eux peuvent émouvoir jusqu’aux larmes les amateurs : l’extrait d’entretien où l’artiste raconte, en riant et en tournoyant (visiblement ivre, mais d’autant plus magnifique) un épisode pénible de sa jeunesse, et la séquence où il déclare : “Ce qui me touche, c’est la beauté. Il n’y a que ça." En définitive, si ce documentaire mérite d’être vu, c’est surtout pour ces séquences-là.
Mais il y a aussi, surtout, la richesse des bonus, dont un, surtout, cet Aperçu des œuvres de Francis Bacon qui est à voir et à revoir des dizaines, des centaines de fois tant le mystère de cette peinture qui n’est ni figurative ni abstraite mais l’extraordinaire mélange des deux dans un style incomparable. Ainsi, cette présentation qui permet de pénétrer dans le tableau, d’en suivre contours et détails, d’en apprécier toute la quintessence et d’en jouir infiniment, est tout aussi nécessaire que le film d’Adam Low. Car pour appréhender une œuvre, après en connaître le genèse, rien ne vaut de s’y perdre dans l’entrelacs des pigments, dans la perspective des formes et la narration des images...
Il y a 5333 signes dans cet article.